Les Cahiers de l'Observatoire n°231, Octobre 2006
Transfert du fret routier vers le rail : un impact insignifiant
Comme à chaque période électorale, la problématique du transfert du fret routier sur le rail se retrouve posée. Cette question n’est pas nouvelle mais cette fois elle est surtout justifiée par les problèmes des émissions polluantes et de ses conséquences sur l’effet de serre. La congestion qu’on ne saurait également sous-estimée semble aussi donner de plus en plus de légitimité au discours visant à transférer le trafic routier sur la technique ferroviaire. On ne saurait nier l’importance de ces problèmes mais si les questions posées sont justes, par contre, les réponses qu’on y apportent sont bien peu réalistes. En réalité quand on examine les chiffres de près aussi bien pour la pollution que pour la congestion, le report de la route vers le rail aurait un impact relativement modeste eu égard aux possibilités réelles de l’outil ferroviaire actuel.
On sait que la route assure plus de 80% du trafic en tonnes
kilomètres et le fer un peu plus de 10%. Encore s’agit-il là d’un
indicateur bien peu pertinent car compte tenu de l’évolution
structurelle des échanges, c’est davantage le volume transporté qui
compte que le poids (sauf pour certains transports
spécialisés).
Trafic en milliards de TK en transports intérieurs
2005

En terme de chiffres d’affaires, indicateur plus pertinent que
les tonnes kilomètres, le fer assure aujourd’hui en France de
l’ordre de 5% de l’activité.
Des raisons objectives au succès de la route
En tonnes kilomètres et encore davantage en chiffre d’affaires,
la route domine largement, la voie d’eau est insignifiante et le
fer stagne en trafic et, bien entendu, régresse de manière
dramatique en terme de parts de marché. Plusieurs causes
fondamentales peuvent être identifiées :
• l’évolution structurelle de la production n’est pas favorable
au fer,
• les produits lourds à faible valeur ajoutée sont en régression
dans les pays développés,
• la transformation des processus de production et de
distribution accentue la fragmentation et la tension des flux,
• la qualité et la compétitivité de la route,
• la mixité des trafics sur les mêmes lignes (voyageurs et
marchandise, urbain et interurbain, trains lents et trains rapides)
qui se fait au détriment du fret même si, ici ou là, quelques
sillons ont été réservés mais pas toujours respectés,
• enfin l’obsolescence de l’offre ferroviaire et son manque de
compétitivité.
La congestion est due essentiellement à la croissance
de l’automobile
Quand on examine l’évolution de la circulation de 1980 à 2005,
on observe que cette dernière a pratiquement doublée. La voiture
particulière représente 67% de cette circulation et les véhicules
industriels seulement 5%.
En ce qui concerne la pollution, la circulation représente 26%
des émissions totales de CO2 (polluant le plus dangereux pour
l’effet de serre). A l’intérieur de ces 26%, 27% sont imputables
aux poids lourds.
Circulation routière (en milliards de véhicules
kilomètres)

Le doublement du fer en fret entraînerait un gain de 0,25% sur
la circulation routière et de moins de 2% sur les émissions de CO2.
Il faut noter que le doublement du trafic ferroviaire constituerait
un objectif particulièrement ambitieux qui ne pourrait sans doute
pas être atteint avant une dizaine d’années. Cela supposerait
évidemment une sérieuse réforme de l’outil ferroviaire.
Le fer peut pourtant être utile pour le transit et
l’international
Le fer peut occuper une place plus substantielle dans l’intérêt
de la route elle-même surtout pour le trafic de transit. A
l’intérieur du trafic ferroviaire, les techniques combinées peuvent
progresser de manière durable et significative mais cela passe sans
doute aussi par une modification des conditions de
commercialisation et une association accrue des utilisateurs
actuels de la route (surtout des routiers qui détiennent
l’essentiel du portefeuille commercial sur les distance de
pertinence du rail). La réforme ne pourra se faire qu’à l’échelle
européenne si l’on considère que le créneau prioritaire pour le fer
est l’international et le transit. Cette politique intermodale doit
être d’abord conçue puis mise en œuvre mais, pour autant, il faut
bien en mesurer l’intérêt comme les limites. La route continuera de
progresser et continuera d’assurer de l’ordre de 80% du trafic.
Le même phénomène au plan de l’Europe
En Europe, on constate les mêmes tendances : la progression du
transport routier et le déclin des autres modes. Le fer perd la
moitié de ses parts de marché et atteint désormais des niveaux qui
pourraient à terme mettre en cause son existence. Parmi les
facteurs explicatifs, des facteurs exogènes doivent être pris en
compte comme la transformation de la nature des productions et
l’organisation même de cette production. Les modes de distribution
ne sont pas non plus très favorables au rail. Pour autant, des
facteurs endogènes expliquent aussi cette régression, notamment
l’absence d’offre adaptée, les difficultés en matière de gestion et
les conflits récurrents. Cela en dépit des apports financiers de la
collectivité. La voie d’eau de son coté subit une érosion régulière
essentiellement due à l’évolution structurelle des échanges. Son
maintien à son niveau actuel constituerait déjà un bon
résultat.
La route a doublé sa part de marché en une trentaine d’année
tandis que le fer en a perdu la moitié. Face à cette progression
inquiétante du TRM, la tentation est grande de vouloir transférer
"les camions sur le train". En réalité le fer serait bien incapable
d’assurer aujourd’hui 50% de part de marché ou seulement de doubler
son trafic ; même ce doublement de trafic en dix ans ne ferait que
maintenir la répartition actuelle. Encore faudrait-il s’en donner
les moyens. Deux grandes réformes significatives devraient être
entreprises pour rendre possible le réveil ferroviaire. D’abord, la
transformation de l’offre, ensuite la modification de son
organisation.
Evolution des modes en Europe (en % tonnes
kilomètres)

Dès lors se pose la question récurrente de la mixité
fret-passagers sur le réseau routier. Pour l’essentiel ce réseau
est occupé par les voitures individuelles. Or la productivité du
camion et de l’automobile est loin d’être comparable. Le premier
biais en matière de comparaison concerne l’indicateur physique : la
tonne kilomètre en fret et le voyageur kilomètre en transport de
personne. Or en moyenne un camion semi-remorque transporte 15
tonnes et une automobile environ 100 kg. La surface occupée au sol
est loin d’être la même :
• une voiture pour 100 kg utilise de l’ordre de 6 m2 au sol ;
pour le même poids, 0,20 m2 suffisent dans un camion (en moyenne 33
palettes de 0,80 m sur 1,20 m),
• la productivité du camion (comme du car) est donc trente fois
supérieure à celle de l’automobile (c’est aussi à peu près le même
écart pour le rendement énergétique),
• les automobiles roulent peu et passent surtout leur temps à
occuper l’espace (en moyenne 12 m2) tandis que le camion est
beaucoup plus productif (au moins dix fois plus en terme de
kilométrages parcourus),
• interdire les camions en ville n’est pas nécessairement la
bonne solution. Cela concourre largement à la péri urbanisation des
succursales commerciales.
La problématique de la gestion des flux n’est pas simple, elle
demande aussi du courage. Il n’est pas interdit non plus de
s’interroger sur certaines idées reçues (priorité à l’automobile,
nouvelle fiscalité sur la route, le camion sur le train etc.)…
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