Les Cahiers de l'Observatoire n°223, Janvier 2006
Perspectives et enjeux du pétrole
Le gouvernement français avait fondé ses prévisions économiques pour 2005 sur un baril à 36 $. Beaucoup de spécialistes internationaux envisageaient un cours de l'ordre de 40 $. En fait, pour cette année, il pourrait s'établir en moyenne autour de 55 $. Un tel écart, rarement constaté entre les projections et la réalité, justifie qu'on s'interroge sur les facteurs explicatifs de cette hausse. Pour l'avenir, les marchés financiers tablent sur un pétrole à 60 $ mais avec des écarts qui évoluent de 45 $ à 75 $. Des variations et des niveaux qui méritent d'être analysés surtout pour le transport routier de marchandises.
La croissance démographique mondiale constitue l'un des
facteurs explicatifs de l'augmentation de la demande d'énergie. La
population devrait en effet compter de l'ordre de 8 milliards
d'habitants en 2030 (contre environ 6 milliards en 2004). De ce
fait, on pourrait connaître un triplement de la demande énergétique
entre 1970 et 2030. Cette demande est largement alimentée par la
croissance démographique des pays en voie de développement ; la
population pourrait y doubler dans les 50 ans à venir tandis
qu'elle pourrait stagner dans les pays développés (à flux
migratoires constants). Actuellement, les Etats-Unis, l'Union
européenne et l'Asie représentent 75% de la demande mondiale
d'énergie primaire. L'Europe et l'Amérique du Nord mobilisent les
deux tiers de la demande totale de cette énergie. Au cours de la
période considérée, la demande des pays en voie de développement
pourrait augmenter de plus de 100% contre seulement 30% pour
l'OCDE. Les hydrocarbures continueront d'occuper une place
majoritaire de la demande d'énergie : plus de 60% à l'horizon 2030.
La demande de charbon devrait évoluer plus lentement (1% par an).
L'énergie nucléaire, qui représente 7% aujourd'hui, se réduirait à
5% en 2030. La proportion des énergies renouvelables devrait rester
stable (3% à 4% environ). Il est clair que tout dépendra cependant
des politiques d'économies d'énergie qui seront mises en place et
des nouvelles technologies qui pourraient être opérationnelles à
l'horizon étudié ; technologies mises en œuvre non seulement pour
réduire la consommation d'énergie (moteurs hybrides par exemple
pour les automobiles) mais aussi pour réduire la pollution.
Les activités utilisatrices de l'énergie
La consommation de pétrole se concentre de plus en plus sur les
secteurs du transport et de la pétrochimie où il est difficilement
substituable à court et moyen terme. Le pétrole représente 97% de
l'énergie consommée dans les transports. L'électricité est
également un gros consommateur de pétrole ; comme pour le
transport, sa progression pourrait être de l'ordre de 80% d'ici
2030. Dans les pays en développement, la demande d'énergie pour les
transports et l'électricité pourrait être multipliée par trois. La
production mondiale de pétrole a été de 3 697 Mt en 2004 alors que
la consommation a été de 3 636 Mt. Les plus gros consommateurs, à
savoir l'Amérique du Nord, l'Europe et l'Asie, n'ont cependant pas
les mêmes taux d'indépendance à l'égard du pétrole. L'Amérique du
Nord présente un taux de 60%, l'Europe de 40% et l'Asie de 36%. En
ce qui concerne la production, la première région est le
Moyen-Orient avec 30%, suivi par les Etats-Unis avec 18% et la CEI
avec 14%.
Evolution de la demande d'énergie primaire (GTEP)

*Prévisions
Les réserves pétrolières
D'après les instituts proches des milieux pétroliers, les
réserves se monteraient à environ 1 000 milliards de barils, soit à
peu près de quoi produire pendant encore une quarantaine d'années
au rythme actuel de production. La question des réserves prouvées
est parfois l'objet de contestations dans la mesure où
l'exploitation de certaines réserves entraînerait des surcoûts de
production. La notion de réserves est d'ailleurs relativement
complexe et évolutive puisqu'elle tient compte, à la fois, des
technologies dont on dispose à un moment donné et du prix du baril
apprécié à ce même moment. Or, ces deux notions sont en perpétuelle
évolution. Outre les questions de technologies et de prix du
pétrole, il convient aussi de prendre en compte les aspects
géopolitiques dans la mesure où les réserves actuelles de pétrole
sont concentrées au Moyen-Orient à hauteur des 2/3, entraînant une
dépendance des pays consommateurs vis-à-vis de cette région. L'OPEP
regroupe les 6 principaux pays du Moyen-Orient ainsi que l'Algérie,
la Libye, le Nigeria, l'Indonésie et le Venezuela et représente
près des 3/4 des réserves mondiales. Nombre de ces pays étant
politiquement instables, on comprend tout l'enjeu de l'accès à la
ressource pétrolière.
Par ailleurs, il faut également noter que le niveau de l'action
des grandes compagnies pétrolières dépend du volume de réserves
déclarées ; aussi dans certains cas, pour conforter ce niveau, on a
assisté à une survalorisation des réserves. L'évaluation exacte des
réserves est donc à observer avec prudence. Il paraît plus
vraisemblable que le pétrole classique, susceptible d'être encore
exploité aux conditions économiques actuelles, correspond sans
doute à environ 25 ans de consommation.
Le pétrole non conventionnel
Il faut aussi intégrer les possibilités d'exploitation du
pétrole dit non conventionnel, c'est-à-dire de pétrole relativement
visqueux comme l'extra lourd du Venezuela ou encore les sables
asphaltiques du Canada, ce qui représenterait environ 600 milliards
de barils de pétrole, soit à peu près l'équivalent de 20 années de
consommation au rythme actuel. D'autres réserves de brut extra
lourd se trouvent également en Iran, au Brésil, en Chine et en
Russie. Au total, les réserves mondiales représenteraient à peu
près autant que le pétrole conventionnel, soit de l'ordre de 1 000
milliards de barils. La difficulté d'exploitation du lourd réside
dans l'extraction, le transport et la valorisation. Le coût
d'extraction est très élevé, de l'ordre de 10 à 15 dollars (1
dollar au Moyen-Orient pour le brut conventionnel). L'exploitation
de ces réserves ne pourrait être rentable que si le pétrole se
maintient à 40 dollars le baril.
Niveau de prix nécessaire pour rentabiliser la production de
pétrole - y compris les coûts d'émission de CO2
(en dollars)

Le pétrole cher a de nombreuses conséquences
La première conséquence directe de la hausse du brut (et donc du
carburant) est d'amputer le pouvoir d'achat des consommateurs.
Certes, les consommateurs réagissent, témoins par exemple
l'évolution à la baisse en 2005 de la consommation de carburants en
France. La seconde conséquence est d'affecter les coûts de
production. On considère en général qu'une augmentation de 10
dollars le baril entraîne une baisse de 0,2% du PIB mondial. Cette
hausse aura par exemple affecté la croissance française de l'ordre
de 0,4% (1,5% vraisemblablement réalisés en 2005 contre 2% qui
pouvaient être attendus pour le PIB). La flambée du pétrole peut
cependant provoquer des effets bénéfiques, en particulier en
matière d'économie d'énergie et de recherche.
Evolution de la vente des carburants en France (en
%)

Chaque choc pétrolier a d'ailleurs constitué un élément
déclencheur de programmes de réductions de la consommation
d'énergie (dans le bâtiment par exemple). La recherche s'oriente
dans deux directions : d'abord la mise au point de technologies
moins gourmandes en pétrole et la recherche de substituts de cette
matière première. Les biocarburants font partie de cette dernière
catégorie. Il faut cependant souligner que les biocarburants ne
peuvent être rentabilisés que si le pétrole se maintient entre 60 $
et 70 $ le baril. En outre, les surfaces cultivées seraient bien
insuffisantes pour que ces carburants puissent se substituer
totalement au pétrole. La Commission européenne a fixé un objectif
très volontariste afin que les biocarburants puissent représenter
18% d'ici 2010. Or, en 2005, ils ne représentent que de l'ordre de
2,8% et sur la tendance actuelle, ils ne dépasseront certainement
pas 10% à l'horizon visé. Pour l'automobile, les substituts à
l'énergie d'origine pétrolière qui sembleraient les plus
opérationnels dans les 20 à 30 ans (en attendant le véhicule à
hydrogène) sont vraisemblablement les véhicules hybrides (moitié
électrique moitié à essence, comme la Prius de Toyota) et les
voitures à moteur électrique.
L'enjeu du changement climatique
La perspective d'un épuisement des ressources fossiles (le
pétrole et le gaz représentent 57 % de l'énergie utilisée au plan
mondial) n'est cependant pas la seule contrainte. Il convient
d'intégrer aussi celle du développement durable. Dans ce cadre, la
lutte contre le changement climatique constitue un enjeu majeur.
Afin de limiter la hausse de la température moyenne de la terre, à
environ +2° en 2100, il serait nécessaire, d'ici une cinquantaine
d'années, de réduire d'un facteur 2 les émissions mondiales de gaz
à effet de serre par rapport à celle de 1990 et d'un facteur 4
celles des pays industrialisés. Ces objectifs paraissent
particulièrement volontaristes car l'émergence des pays en voie de
développement va générer d'énormes besoins énergétiques
actuellement non satisfaits. A titre indicatif, 1,5 milliard
d'individus n'ont pas aujourd'hui accès à l'électricité. Dès lors,
comment permettre un accès à l'énergie tout en rationalisant
l'utilisation des énergies fossiles ? Aujourd'hui, l'énergie
parfaite n'est pas disponible sur le marché. Il convient donc de
combiner les économies d'énergie, les énergies renouvelables et
l'énergie d'origine nucléaire.
Le recours au nucléaire
Les énergies renouvelables comme les économies d'énergie ont des
limites, d'où la nécessité de recourir à l'énergie d'origine
nucléaire qui produit notamment de l'électricité à bas coûts. Cette
énergie n'entraîne pas d'effet de serre et, de ce point de vue,
permet de contribuer à la limitation de la hausse de la
température. Cependant, il ne faut pas négliger la question du
traitement de certains déchets nucléaires pour lesquels nous
n'avons pas, aujourd'hui, de solutions autres que le stockage. Le
développement généralisé du nucléaire au plan mondial pose aussi la
problématique de son utilisation sur le plan militaire. En
revanche, l'uranium - combustible utilisé pour la production de
l'énergie nucléaire - est largement disponible. Les experts
estiment que les réserves d'uranium permettraient - sur le rythme
de consommation actuelle - d'assurer encore les besoins pendant un
siècle. Notons aussi que le coût du combustible dans le prix total
de l'énergie nucléaire est beaucoup plus faible que pour les autres
techniques utilisant les énergies fossiles.
Des enjeux financiers également considérables
Le pétrole cher n'est pas nécessairement un handicap pour les
sociétés pétrolières. Cela permet en effet de rentabiliser
l'extraction et le raffinage. Comme on l'a vu précédemment, le
pétrole facilement accessible a déjà été largement entamé et
l'exploitation des nouveaux gisements de pétrole conventionnel
s'avère nettement plus coûteuse, à fortiori lorsqu'il s'agit du
pétrole non conventionnel. En fait, contrairement à l'idée
répandue, la crise pétrolière est moins un problème d'offre de la
matière première qu'un problème de raffinage. La production
mondiale de pétrole est à peu près satisfaisante par rapport à la
demande. Par contre, en France, nous manquons cruellement de
raffineries ; en particulier de raffineries de gazole, ce qui nous
amène à en importer. Ce phénomène découle aussi de la forte
diésélisation du parc (environ 60 à 70% des voitures neuves). Par
ailleurs, un pétrole cher a toujours favorisé les marges des
sociétés pétrolières. Ainsi en 2004, les principales compagnies
pétrolières mondiales ont engrangé un bénéfice de l'ordre de 100
milliards de dollars (dont 10 milliards pour Total).
L'Etat profite largement du pétrole
L'autre enjeu financier concerne les Etats qui prélèvent leur
dîme (75% de taxes pour le carburant automobiles). Les taxes
spécifiques sur les carburants pourraient rapporter de l'ordre de
30 milliards d'euros en 2005, soit environ 12% des recettes du
budget de l'Etat. Certes, l'Etat et les administrations publiques
en général, ont bien évidemment à faire face à des dépenses
importantes dans le domaine routier mais le bénéfice entre les
recettes spécifiques de la route et les dépenses sont encore de
l'ordre de 18 milliards. On voit donc que les compagnies
pétrolières et les Etats n'ont pas trop intérêt à favoriser la
recherche de technologies de substitution aux produits pétroliers,
en tout cas, pour l'instant. De leur côté, les constructeurs
automobiles ne se précipitent pas pour engager des programmes
drastiques de réduction d'utilisation de l'énergie. La production
de très petites voitures constitue en effet le créneau le moins
rentable de l'industrie automobile. La perspective de voitures
électriques est par ailleurs susceptible de modifier les cycles de
renouvellement (moteur d'une durée de vie supérieure de 5 à 10 fois
celle d'un moteur thermique classique). Enfin, le pétrole fait
l'objet d'une intense spéculation de la part des fonds
d'investissements (Hedges Founds) qui cherchent surtout à réaliser
les plus values les plus rapides et les plus conséquentes
possibles. On peut donc s'attendre encore, et pour longtemps, a un
prix très élevé du pétrole.
Le baril autour de 55 dollars en moyenne
Au milieu de l'année 2004, les analystes prévoyaient que le prix
du baril de pétrole s'établirait à 40 $ pour les 12 mois à venir,
or aujourd'hui, les prix oscillent entre 60 et 70 $. En France, la
plupart des économistes tablaient sur un pétrole à 36 $ en moyenne
alors qu'il devrait tourner autour de 55 $. Pour les 12 mois à
venir, les analystes tablent désormais sur un baril à 57 $ mais
avec des fourchettes qui varient de 45 à 75 $. Une dispersion des
prévisions rarement enregistrée. Goldmann Sachs n'excluant pas,
pour ce qui le concerne, des pics autour de 100 $. Le transport
routier de marchandises, qui ne peut pas s'attendre à des
évolutions technologiques significatives avant plusieurs dizaines
d'années, sera donc l'une des principales victimes de la hausse du
pétrole.
Les conséquences pour le transport
La première conséquence pour le transport routier de
marchandises est évidemment une hausse des coûts qu'il est
particulièrement difficile de répercuter dans un contexte de
croissance molle et de concurrence exacerbée. Un pétrole cher pèse
évidemment sur les coûts et les prix de transport. Du coup, les
chargeurs se tournent davantage vers les pavillons très
compétitifs, notamment ceux des pays de l'Est. En effet, ce qui
compte pour le client du transport c'est bien le prix global, le
prix qu'il doit intégrer dans son propre coût. Le pétrole cher,
contrairement à ce qui est parfois affirmé, est loin d'avoir un
effet neutre. Lorsque cette énergie est chère, les pavillons non
compétitifs, par exemple la France, sont davantage mis en
concurrence avec les pavillons bon marché. La seconde conséquence
pour le transport, c'est l'impérative nécessité de s'engager dans
la voie d'une rationalisation de l'utilisation de l'énergie. Il
conviendra donc de développer de manière beaucoup plus
significative les transports collectifs, notamment urbains.
L'automobile est en effet - et de très loin - la plus grande
consommatrice de produits pétroliers. Elle génère aussi le plus de
nuisances, en particulier le réchauffement de la planète. Le
pétrole devrait donc être réservé aux activités stratégiques de
l'économie, en priorité à l'industrie chimique, au transport de
fret routier, au transport maritime, au transports collectifs et
enfin au transport aérien, qui n'ont pas actuellement de
perspectives de produits de substitution. Il ne s'agit pas, bien
évidemment, de supprimer le transport individuel, comme
l'automobile, mais d'en réduire l'utilisation d'une part, et d'en
modifier le concept d'autre part. Il faudra en particulier revoir
le poids des véhicules (qu'il devrait être facile de diviser par 2,
ce qui mécaniquement réduirait d'autant la consommation d'énergie).
Comme déjà indiqué, il faudra favoriser l'émergence de substituts
au pétrole et recourir notamment à des motorisations alternatives.
Il serait enfin urgent de réduire la puissance des moteurs,
surdimensionnés par rapport à la charge des véhicules et aux
vitesses autorisées.
Sources : AIE Les Echos URF BREC
Gaston BESSAY
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