Les Cahiers de l'Observatoire n°216, Mai 2005
Intermodalité : résultats insuffisants
Entre les intentions affichées depuis une vingtaine d’années et les réalités en matière d’intermodalité, il y a de toute évidence un écart qui devrait encourager l’Europe à prendre des mesures visant à infléchir les tendances. L’insuffisance de l’intermodalité semble désormais légitimer, en priorité, la surtaxation du camion. Or, la fluidité des échanges est essentiellement conditionnée par les flux de personnes. On ne peut donc ignorer ces flux quand on envisage de réguler la congestion globale. Malheureusement, force est de constater que l’usage des transports collectifs de voyageurs ne cessent de diminuer sur l’ensemble de l’Europe (hormis pour le transport aérien).
Pour étudier de manière un peu complète l’évolution des modes à
l’intérieur de l’Europe, on est contraint d’analyser à la fois le
marché du transport de personnes et le marché du fret. En effet, la
plupart des infrastructures ont un caractère mixte, elles servent à
la fois au transport des marchandises et au transport des
personnes. Dans une problématique d’intermodalité, il faut bien
constater que les flux de voyageurs sont notoirement plus
importants que les flux concernant les biens. Or, il y a bien
concurrence entre les deux types de flux pour l’accès à l’espace
transport (sauf pour les transports en site propre, type TGV ou
métro). Par exemple, l’un des grands handicaps du fret ferroviaire,
c’est d’être secondaire par rapport aux trains de voyageurs. Deux
facteurs explicatifs essentiels sont à prendre en compte : le
volume et la nature des flux. Premier élément, le volume des flux
de voyageurs domine très largement celui des marchandises, d’où une
priorité de fait. Deuxième élément, le caractère stratégique
comparé des deux natures de transport. Les voyageurs réagissent
immédiatement aux différents dysfonctionnements alors que pour les
marchandises, la réaction est décalée dans le temps. On peut garer
pendant une longue période un train de fret, ce qui n’est pas
concevable pour un train transportant des personnes.
Accès à l’espace : pas d’arbitrage cohérent
Si l’on prend l’exemple de la route, la mixité est
quasi-totale. La spécialisation de la voirie est globalement assez
rare, sauf dans certaines agglomérations et sur certaines routes
secondaires où la circulation des camions est interdite ou limitée.
Comme pour le fer, la priorité est presque toujours donnée aux flux
de personnes et surtout à ceux assurés par la voiture particulière.
Les infrastructures routières sont essentiellement conçues pour
satisfaire les besoins des automobilistes, notamment leur
utilisation avec, par exemple, les différentes interdictions ou
limitations de circulation imposées aux camions. Certes, du fait de
la congestion urbaine, on a bien été contraint de limiter parfois
l’usage de l’automobile mais cela découlait davantage de la
nécessité d’empêcher la saturation totale que d’optimiser
réellement l’utilisation des différents modes et techniques. En
dépit de ces restrictions à l’usage de l’automobile et des
investissements en matière de transports collectifs, rien de
significatif n’a changé. Bien au contraire, la voiture particulière
domine très largement tous les flux, aujourd’hui encore plus
qu’hier. Qu’en sera-t-il demain, c’est-à-dire dans 15 ou 20 ans ?
Il n’est pas trop difficile de prévoir que les tendances actuelles
ne pourront pas s’infléchir de manière significative. Certes, le
livre blanc européen pose bien la problématique de l’intermodalité
mais les orientations ne sont pas à la hauteur de l’enjeu et les
moyens proposés sont dérisoires. C’est la congestion qui imposera
donc, ici ou là, les nouveaux arbitrages mais la question de la
régulation de l’espace n’est pas prête d’être réglée, d’où
l’intérêt d’essayer d’analyser la situation actuelle, son évolution
passée et ses principales causes.
L’automobile hégémonique
La première constatation concernant le transport de voyageurs,
c’est que la voiture est bien entendu très largement dominante et
que sa part de marché a suivi à peu près l’évolution générale de la
mobilité. Les autres modes connaissent un retrait par rapport à la
demande globale.
Europe – Evolution de la VP et des autres modes (en
véhicules-km/habitant)

Du coup, l’automobile qui détenait 63% de parts de marché en
1970 en assurait 73% en 1997 et sur la même tendance, ce chiffre
atteint 76% en 2004. Du fait de leur marginalisation, les modes et
les techniques de transports collectifs rencontrent de gros
problèmes de gestion. Insuffisamment utilisés, les transports en
commun sollicitent de plus en plus l’usager mais surtout le
contribuable (c’est vrai pour le fer bien sûr, mais aussi le
transport par métro, tramway, bus ou cars). Le développement des
transports collectifs est hypothéqué par leurs faibles performances
actuelles, tant en matière commerciale que sur le plan
financier.
Parts de marché de la VP et des autres modes

Evolution des parts de marché, non compris la VP (en %)

A l’exception du transport aérien, tous les autres modes
collectifs baissent en terme de parts de marché depuis une
trentaine d’années. Alors que cette chute semble se stabiliser,
celle du rail se poursuit. En dépit des améliorations et des
investissements, le métro et le tramway ne décollent pas,
démontrant, s’il en était besoin, que le métro n’est adapté que
pour les très grandes métropoles. Il est d’ailleurs prouvé que dans
des villes de moindre importance, la création d’un métro enterré
crée une demande supplémentaire en libérant la partie de voirie
précédemment utilisée par les voyageurs du métro. Il s’agit là d’un
contresens de politique des transports qui est rarement souligné.
Il est vrai que la création d’une ligne de métro est notoirement
plus prestigieuse que la création de couloirs réservés.
La demande globale de mobilité ne semble pas ralentir depuis trente
ans, sauf en Allemagne. Dans ces conditions, on voit mal comment
découpler la mobilité et la croissance. Cette mobilité dépend du
niveau de vie et de la répartition entre temps de travail et temps
libre. Aujourd’hui, les déplacements pour motifs personnels -
autres que domicile-travail - sont devenus majoritaires. Le temps
libre est un consommateur de déplacements puisqu’il permet de
s’adonner à d’autres activités dont beaucoup génèrent une mobilité
supplémentaire.
Mobilité des personnes dans les pays de l’UE à 15 par mode
(en véhicules-km par habitant)

Evolution comparée de la VP et des transports collectifs (parts
de marché)

Vouloir réduire la mobilité impliquerait d’agir sur le niveau de
développement économique et sur le temps libre, ce qui ne semble
pas pour l’instant inscrit dans les tendances européennes. Deux
phénomènes majeurs vont peser sur l’évolution de la mobilité, d’une
part l’élargissement européen et d’autre part, la
péri-urbanisation. Le développement des échanges à l’intérieur de
l’Europe élargie va provoquer aussi une augmentation des
déplacements de personnes (effet mécanique de la croissance sur la
mobilité). Il suffit, pour s’en persuader, d’examiner l’exemple de
l’Espagne où la mobilité a explosé depuis son entrée dans l’Europe
(voir graphique ci-dessous).
Comparaison et évolution de la mobilité (en
véhicules-km/habitant)

Le deuxième phénomène - inquiétant celui-là pour la
problématique transport - c’est la péri-urbanisation qui ne cesse
de s’étendre (urbanisation de type américain). Les grandes
banlieues des villes importantes (chefs-lieux de département, par
exemple) s’étalent désormais jusqu’à 10 à 20 km du centre, rendant
ainsi la desserte en transports collectifs très complexe et
favorisant le déplacement en voiture particulière (ce dernier
phénomène est encore plus vrai dans les pays d’Europe disposant de
relativement d’espace comme la France ou l’Espagne).
Fret : la route triomphante
Si l’on examine maintenant le transport de fret en Europe, on
constate les mêmes tendances qu’en transport de voyageurs avec la
progression du transport routier et le déclin des autres modes. Le
fer perd la moitié de ses parts de marché et atteint désormais des
niveaux qui pourraient, à terme, mettre en cause son existence. Des
facteurs exogènes doivent être pris en compte, comme la
transformation de la nature des productions et l’organisation même
de cette production. Les modes de distribution ne sont pas non plus
très favorables au rail.
Pour autant, des facteurs endogènes expliquent aussi cette
régression, notamment l’absence d’offre adaptée, les incompétences
en matière de gestion et les conflits récurrents. Autant de
problèmes que les Pouvoirs publics se montrent incapables de
résoudre et ceci en dépit d’apports financiers colossaux de la
collectivité.
La voie d’eau, de son côté, subit une érosion régulière
essentiellement due à l’évolution structurelle des échanges. Son
maintien à son niveau actuel constituerait déjà un bon
résultat.
La route a doublé sa part de marché en une trentaine d’années
tandis que le fer en a perdu la moitié. Face à cette progression
inquiétante du TRM, la tentation est grande de vouloir «transférer
les camions sur le train». Cette perspective paraît à peu près
aussi utopique que le découplage mobilité-croissance. On peut
toujours en rêver mais quant à la réaliser ! Le fer serait bien
incapable d’assurer aujourd’hui 50% de part de marché ; même le
doublement de son trafic en dix ans ne ferait que maintenir la
répartition actuelle. Encore faudrait-il s’en donner les moyens.
Deux grandes réformes significatives devraient être entreprises
pour rendre possible le réveil ferroviaire : d’abord, la
transformation de l’offre, ensuite la modification de son
organisation.
UE – Evolution des parts de marché par mode (en % TK)

Si la route a tellement progressé, c’est notamment lié à deux
facteurs : le développement autoroutier et le dynamisme des
entreprises. Pour être performant, le fer doit impérativement
disposer d’un réseau propre permettant d’adapter sillon, charge,
longueur, gabarit, vitesse des trains et ainsi de réaliser les
indispensables gains de qualité et de productivité. Le deuxième axe
de réforme concerne l’organisation. Les sociétés de chemin de fer
ressemblent davantage à des administrations qu’à des entreprises
(mode de recrutement des dirigeants, déroulement de carrière,
management, productivité, résultats financiers, etc.). La création
de sociétés véritablement européennes permettrait sans doute à cet
égard de sortir des carcans nationaux actuels tout en
redimensionnant l’organisation à l’échelle des marchés de
pertinence du rail (ce qui est en cours dans l’aérien). Ces
réformes effectuées, alors il serait possible de parler de
redémarrage du fer et en particulier, du développement du
combiné.
Evolution comparée fer-route - Indice 100 en 1970

Cette réforme ferroviaire est indispensable pour améliorer la
fluidité globale des échanges dans la mesure où l’on ne pourra plus
construire autant d’équipements routiers que précédemment, d’abord
pour des questions environnementales, ensuite pour des motifs
financiers. A noter, en effet, que parmi les autoroutes restant à
construire, peu sont rentables. La route, pour les 15 à 20 ans à
venir, va donc encore assurer son rôle essentiel pour l’économie.
Les réformes du fret ferroviaire, pourtant nécessaires, seront
toutefois insuffisantes pour éviter la congestion routière. Pour
réduire cette dernière, la problématique impose de prendre en
compte les flux de personnes (à l’origine de la congestion) et les
flux de marchandises. Agir sur les flux de personnes aux fins
d’obtenir des transferts modaux serait encore plus efficace que des
transferts route-fer en fret. Le champ spatial prioritaire est
évidemment l’urbain. Mais il conviendrait, en interurbain, de
s’attacher d’une part, à la revitalisation des services
ferroviaires, dits intercités, et d’autre part à celle des services
routiers. Les trains intercités sont les trains de voyageurs
interrégionaux. Ils sont aujourd’hui menacés car leur taux de
fréquentation est faible. La SNCF demande d’ailleurs que beaucoup
soit reconnus comme un service public avec le soutien financier des
collectivités (comme pour les trains régionaux dits TER).
La surtaxation comme alibi
Faire payer davantage l’usager afin de créer un signal
susceptible de modifier la mobilité relève de l’utopie. Il ne faut
pas oublier que la route est déjà très taxée et que l’augmentation
du carburant n’a jamais modifié de manière substantielle les
comportements. La seule conséquence probable de cette taxation sera
le renchérissement du transport que paiera finalement le
consommateur. Les nouvelles ressources seront par ailleurs
englouties dans les budgets généraux des Etats (ou des sociétés
publiques) ; comme si l’Europe faisait abstraction de ses niveaux
exorbitants de prélèvements obligatoires (et autres éléments de
coûts) qui handicapent pourtant de manière structurelle la
compétitivité de l’économie. A cet égard, on ne saurait ignorer le
taux de prélèvement obligatoire de la France qui occupe le peloton
de tête parmi les pays développés.
La modification des comportements ne s’obtiendra pas uniquement par
l’instrument des prix mais par une politique volontariste d’offre
alternative de qualité et de compétitivité, également par une
réaffectation de l’espace viaire en zone urbaine et par une
revitalisation du transport collectif de personnes. C’est en
priorité sur les flux de voyageurs qu’il convient d’agir car ce
sont eux qui sont à l’origine des problèmes de congestion. Ce n’est
pas le renchérissement du coût du déplacement qui permettra une
meilleure régulation. Les péages, les taxes kilométriques et les
autres permis payants de polluer ne sont souvent que des ersatz de
fiscalité nouvelle que sait si bien produire l’Europe.
Poids des dépenses publiques dans le PIB en 2001 (en
%)

La France, de ce point de vue, fait preuve d’un savoir faire
particulier en matière de dépenses publiques. Environ plus de 60%
de la richesse produite est déjà hypothéquée par l’impôt (ou la
dette qui nécessairement se transforme à terme en impôt). Il en est
pour les dépenses budgétaires globales comme des dépenses
transport. Ce n’est pas en augmentant indéfiniment les ressources
qu’on retrouvera un cercle vertueux. Au contraire, c’est sur le
niveau des charges qu’il convient d’intervenir. Augmenter les coûts
constitue une fuite en avant. Pour rationaliser l’utilisation des
équipements et des services, ce sont d’abord des efforts de
productivité qui doivent être accomplis. En clair, il faut tirer un
meilleur parti des investissements et des offres actuelles.
L’Europe et la France, en particulier, auront sans doute mieux à
faire que de s’investir dans l’ingénierie fiscale. A cet égard, une
autre ingénierie, celle de la gestion des flux dans l’espace public
reste sans doute à inventer.
La qualité route comme référence
Par exemple, surtaxer le camion au prétexte de favoriser le fer
demeurera toujours très peu productif s’il n’y a pas réellement
d’offre alternative au camion. On voit que le transport combiné (le
ferroutage) est actuellement la technique la plus adaptée à
l’optimisation des deux modes sur longue distance. Or, le
développement du combiné n’est pas seulement handicapé par des
questions de coûts mais aussi par des problèmes fondamentaux de
qualité (la querelle byzantine pour savoir si le combiné rapporte
ou non à la SNCF apparaît assez surréaliste quand on sait que tout,
ou presque, est en déficit et que les éventuels équilibres ne sont
réalisés que grâce aux phénoménales contributions publiques).
Aujourd’hui, la qualité de référence en transport terrestre, pour
une économie moderne, c’est le camion. Les autres techniques
doivent donc s’aligner sur cette norme. C’est précisément
l’incapacité de la SNCF (et des autres réseaux ferroviaires
européens) à s’aligner sur cette norme qui constitue son principal
handicap. Il conviendra en particulier pour le fer de revoir, de
manière fondamentale, ses arbitrages pour l’accès aux sillons
horaires.
Passer du conceptuel à l’opérationnel
L’arbitrage le plus radical consiste à réserver des
infrastructures à l’un des flux concurrents, comme cela a été fait
en grande partie pour les TGV. C’est le concept de réseau dédié au
fret qui est posé. La route n’échappera pas non plus à une remise
en cause des arbitrages qui sont aussi faits entre la voiture
particulière, les transports collectifs et le camion. Interdire par
exemple la circulation des camions le dimanche matin alors que le
trafic automobile est réduit ne caractérise pas vraiment une grande
capacité à optimiser l’utilisation des équipements (cela n’empêche
pas les camions étrangers de circuler le dimanche sur nos
autoroutes, le plus souvent en toute illégalité !).
On ne parle un peu plus sérieusement de l’intermodalité que depuis
une vingtaine d’années. Pour l’instant, on en reste le plus souvent
aux intentions. La réalité démontre que l’intermodalité ne
progresse pas mais qu’elle régresse. Encore une fois, le Livre
blanc européen illustre bien le manque de volonté d’arbitrer entre
les différents flux afin de tirer le meilleur parti des modes et
des techniques.
source : INSEE – Eurostat – CNT – BREC
Gaston BESSAY
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