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Les Cahiers de l'Observatoire n°215, Avril 2005

50 milliards de profits pour les 40 entreprises

Les grandes sociétés françaises qui constituent l'indice de la Bourse (CAC 40) ont engrangé 50 milliards d'euros de profits en 2004. On peut s'étonner de tels résultats car l'année 2004 n'a pas été particulièrement florissante (seulement 2,3% de croissance dans notre pays). Le TRM français, pour ce qui le concerne, n'a pas constaté une telle progression. Dans les bonnes années, la rentabilité se situe dans le transport routier entre 1% et 2% et, en 2004, il est vraisemblable qu'on sera proche du rouge. Un tel écart mérite donc quelques explications.


La première observation concerne la nature des grandes entreprises bénéficiaires ; ce sont essentiellement des entreprises qui travaillent sur les marchés internationaux. La seconde remarque concerne l'exactitude des résultats annoncés. Enfin, ce qui vaut pour les multinationales ne vaut pas pour toute l'économie. Les PME françaises, en particulier celles qui travaillent en sous-traitance des grands groupes, ont connu beaucoup de difficultés l'an passé. La première question qui se pose est bien de savoir s'il s'agit réellement d'entreprises françaises.

Bénéfices records surtout dans les grandes multinationales

Certes, historiquement, ces sociétés étaient majoritairement détenues par des capitaux français ; depuis, les choses ont bien évolué puisqu'on estime aujourd'hui que 40% à 50% des entreprises cotées à la Bourse de Paris sont propriétaires de capitaux étrangers. Il n'est pas anormal que le capital s'internationalise puisque, précisément, la plupart des entreprises visées agissent sur les marchés mondiaux et détiennent elles aussi des entreprises (totalement ou en partie) hors de France. Le concept d'entreprises nationales n'a plus guère de sens aujourd'hui quand le marché et le capital sont internationalisés.

Des aspects positifs

On ne peut que se féliciter de la très bonne santé financière de nos sociétés, l'inverse serait encore de nature à accentuer la morosité ambiante. La question est de savoir quelle sera l'utilisation de ces profits ; s'ils sont employés pour le désendettement, c'est économiquement sain ; s'ils servent à améliorer l'innovation et la compétitivité, qui pourrait s'en plaindre ? Malheureusement, peu ira à l'investissement car les incertitudes concernant la croissance de l'Europe, le cours du pétrole et le cours des autres matières premières, sont grandes. A remarquer toutefois que cette dernière situation n'a cependant pas été défavorable aux producteurs de matières premières puisque, par exemple, Total réalise un bénéfice record, jamais atteint en France, de près de 10 milliards d'euros ou encore Arcelor (producteur d'acier) dont le bénéfice s'est élevé à plus de 2,3 milliards d'euros.

Des bénéfices pour quoi faire ?

Le problème est de savoir où iront les 1 500 milliards de dollars qui dorment dans les bilans des grands groupes américains et européens. Les projets d'investissement tardent à se réaliser d'autant, qu'outre le cours des matières premières, il faut aussi prendre en compte la volatilité des monnaies : l'euro surcoté, le dollar et la monnaie chinoise sous cotés ; sans parler des risques géopolitiques : instabilité du Moyen-Orient, de la Russie, dérives économiques et financière de l'Union économique européenne, etc. L'inquiétude concerne aussi les futurs taux d'intérêt ; l'argent «pas cher» aux Etats-Unis semble progressivement devenir une ressource plus rare ; en Europe, même la BCE annonce qu'elle remontera ses taux d'intérêt si la masse monétaire continue de progresser autant. Bref, on manque de visibilité et les profits accumulés risquent de pas être tous mis ­ loin s'en faut ­ au service de la croissance. Une grande partie sera consacrée au maintien artificiel des cours boursiers (rachat d'actions et augmentations des dividendes notamment).

Le rachat d'actions

La distribution de forts dividendes et le rachat d'actions constituent un moyen un peu artificiel de soutenir des cours peu attractifs. Les entreprises profitent par ailleurs de la faiblesse des cours pour se racheter elles-mêmes, ce qui évidemment stérilise des capitaux qui seraient mieux affectés à l'investissement. En outre et surtout, les entreprises redoutent les offres d'achat amicales ou hostiles (se rappeler le rachat du petit Total sur le grand ELF ou encore de Sanofi sur Aventis). Quand aux investissements, ils auront lieu mais en priorité à l'étranger car les financiers sont convaincus que la vieille Europe est condamnée à une croissance faible, faute de réformes structurelles toujours repoussées et-ou insuffisantes. Par ailleurs, le vieillissement de la population ne fait pas de notre zone géographique un marché très porteur.

Qui détient le capital ?

Les fonds de pension (essentiellement épargne des salariés et des retraités étrangers placés en Bourse pour assurer le financement des retraites) domine désormais dans les prises de participations de nos sociétés. On le sait, la France a pratiquement refusé ces fonds, considérant surtout que nous avions du temps pour régler nos déficits et en particulier celui des retraites. Pour ne pas mécontenter actifs et retraités, on reporte sur les générations futures une charge qu'ils ne pourront, ni ne voudront assurer. L'endettement français, sur la tendance actuelle, atteindrait 200% du PIB d'ici une quarantaine d'années ! Tous les experts savent en effet que ce report est impossible ; bien d'autres pays l'ont compris en créant ces fonds de pension et en développant parallèlement l'intéressement (le salarié actionnaire par exemple) qui n'en est qu'à ses balbutiements en France. Si l'on ajoute que les «hedge fonds», les LBO (leverage by out) et autres «high yields» poussent aux rendements de hauts niveaux, on aura compris qu'en fait le capital est détenu pour une part par l'entreprise et, d'autre part, par des opérateurs financiers, dont des spéculateurs qui jouent sur le différentiel entre le taux et le rendement financier de l'entreprise. D'après le baromètre TLB des «Echos», les fonds d'investissement (ou de placement) détiennent 31% de l'ensemble des valeurs du CAC en mars 2005 et plus de la moitié de ces fonds sont d'origines étrangères, notamment anglo-saxonnes.

La productivité en hausse

La gestion de plus en plus rigoureuse des coûts a également permis ces résultats exceptionnels, résultats qu'il conviendra de confirmer lorsque les mesures de contrôles de la nouvelles normes IFRS seront réellement effectives (le cas du Français Marionnaud, racheté récemment par les Chinois, laisse peser des interrogations sur l'efficacité des mesures de contrôle !). Cette productivité s'est effectuée en partie en maintenant les salaires tout juste à leur niveau en francs constants (le pouvoir d'achat baisse du fait des nouveaux prélèvements, notamment sociaux, et des impôts locaux). La compétitivité est aussi facilitée par l'accélération des restructurations et des délocalisations. L'effet pervers (mais est-ce vraiment évitable compte tenu du niveau de fiscalité, notamment en France ?), c'est une consommation qui s'essouffle et qui affaiblit l'économie des 15. Après révision, l'INSEE reconnaît qu'en fait le chômage atteint bien 10 % depuis octobre 2003. Cette productivité doit également beaucoup à la baisse tendancielle des prix imposés aux sous-traitants. Il faut cependant préciser que les résultats des grandes multinationales d'origine française sont loin de représenter l'ensemble de l'économie. Yvon Gattaz, ancien président de l'actuel MEDEF, déclarait en effet aux Echos, le 25 mars 2005, «Ces résultats (des grandes entreprises) ne se retrouvent pas du tout dans les petites entreprises. Au contraire, les bénéfices n'ont jamais été aussi faibles !».

L'exemple du transport

Le transport est composé pour l'essentiel de PME. Les entreprises subissent donc les conséquences de la morosité économique de l'Europe ; une morosité entretenue par un contenu de croissance qui crée peu de potentiel transport. A cela s'ajoute d'autres facteurs de dégradation de rentabilité supplémentaires : d'abord sans doute la hausse des prix du carburant, ensuite une concurrence internationale qui alimente une baisse tendancielle des prix (sur les marchés internationaux mais aussi sur les marchés nationaux où se sont repliées bon nombre d'entreprises). Dans le même temps, les coûts n'ont cessé d'augmenter et les réserves de productivité ont été rares en 2004, pour ne pas dire inexistantes. La rentabilité nette étant en moyenne située entre 1% et 2%, il est donc probable que les résultats moyens seront proches du rouge en 2004.

source : Les Echos ­ La Tribune ­ Le Figaro ­ BREC 

Gaston BESSAY


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