Les Cahiers de l'Observatoire n°214, Mars 2005
Le pétrole cher... pour longtemps
La tendance haussière du pétrole est nécessairement source d'inquiétude pour les principaux utilisateurs et en particulier pour les transporteurs. La rigueur de l'hiver, la croissance mondiale forte (sauf en Europe) et la politique de l'OPEP en matière de production sont les principales raisons souvent invoquées pour expliquer cette hausse. On parle plus rarement de la stratégie des compagnies pétrolières. Elles sont pourtant les principales bénéficiaires d'un cours particulièrement haut ; témoins, les bénéfices énormes annoncés par les principales sociétés mondiales. Ajoutons aussi, la manne fiscale que cela représente pour les Etats (surtout en France) et on comprendra que le pétrole risque d'être encore très cher pendant très longtemps.
La moyenne mondiale du brent a été de 38,2 dollars en 2004 et
les experts estiment que l'or noir devrait se tenir entre 40 et 50
dollars en 2005. Depuis 4 mois, le pétrole est au plus haut avec
des pics dépassant 50 dollars (encore 54 dollars pour le brent le
10 mars). Pour l'économie, ce n'est pas nécessairement une très
bonne nouvelle du fait des conséquences sur les coûts de
production. C'est surtout mauvais pour l'Europe dont la croissance
patine (moins de 2% en 2005). Il en est du pétrole comme des
matières premières : la croissance mondiale fait grimper la demande
; l'offre, qui parvient difficilement à s'adapter, voit ses prix
s'envoler (même phénomène pour l'acier par exemple). Pour les
compagnies pétrolières, par contre, la hausse du brut n'est pas
catastrophique, bien au contraire, car c'est précisément dans les
périodes haussières que les profits s'accumulent. Ainsi, les 10
premières compagnies pétrolières mondiales auront engrangé un
bénéfice de 100 milliards de dollars en 2004 (une petite dizaine de
milliards pour Total).
A quoi servent les profits ?
On voit donc mal pourquoi les compagnies pétrolières auraient
intérêt à voir les cours diminuer. A tel point qu'on ne sait pas
trop quoi faire des bénéfices. On pourrait imaginer que ces
sociétés vont profiter de cet environnement très favorable pour
investir massivement. La plus grande partie (25%) des bénéfices ira
donc aux actionnaires. Deux raisons à cela : rassurer les
actionnaires et maintenir les cours boursiers des sociétés. Pour
aider encore ces cours boursiers à bien se comporter, les
pétrolières achèteront leurs propres actions (12% des bénéfices).
Moins de 50% du résultat iront au financement des investissements.
Certes les pétroliers ne sont pas les seuls à faire de la cavalerie
financière pour soutenir artificiellement leurs cours et éviter,
ainsi, des prises de participation hostile. Pour le court terme, la
stratégie est excellente. On sait très bien que l'OPEP et les
autres producteurs ont bon dos. Actuellement, le vrai problème
n'est pas tellement la production de pétrole brut mais la capacité
de raffinage.
L'OPEP bouc émissaire
L'OPEP, organisation regroupant une partie des producteurs de
pétrole majoritairement des pays du Moyen-Orient dont la
stabilité politique justifie des critiques pour ne pas dire des
condamnations est jugée grandement responsable de la conjoncture
haussière actuelle. Pour se dédouaner, l'OPEP considère qu'elle
adapte sa production au niveau de la demande. En fait, l'Iran, le
Quatar, le Venezuela, l'Indonésie, l'Arabie saoudite, l'Algérie ou
encore la Libye produisent selon les prévisions annoncées. L'OPEP
produit autour de 28 millions de barils/jour. Cette organisation
pourrait envisager de monter jusqu'à 34 millions mais cela ne
changera pas la situation des produits finis. Par ailleurs,
d'autres producteurs (Mer du Nord, Russie, Afrique de l'Ouest)
prennent de plus en plus de poids. Ainsi, l'OPEP ne représente plus
que 40% de la production mondiale. En fait la production mondiale
est supérieure à la demande de l'ordre de 2 millions de
barils/jour. En outre, il est évident qu'on ne peut ajuster la
production de pétrole à la demande immédiate des consommateurs
(transports, raffinage, distribution). Enfin, compte tenu des
déconvenues sur les bourses des valeurs (actions), le marché du
pétrole est devenu hautement spéculatif. Les fonds d'investissement
participent avec les sociétés pétrolières à la montée des cours
(une cargaison de pétrole peut être revendue 5 ou 6 fois avant son
arrivée dans les usines de raffinage). Quant à la concurrence entre
les pétroliers, c'est évidemment un leurre. En effet, les marques
de distribution de carburant s'approvisionnent aussi bien dans
leurs propres raffineries que dans les raffineries des concurrents
pour éviter des coûts inutiles.
Et le long terme ?
Une telle stratégie de réduction des investissements vise aussi
à faire durer le plus longtemps possible la hausse des cours du
brut. Les réserves ne sont pas inépuisables (moins de pétrole en
Amérique et en Mer du Nord, des réserves au Moyen-Orient mais avec
une instabilité politique, quelques développements en Afrique de
l'Ouest, en Angola ou en Mer caspienne ; enfin la Russie, dont
l'Etat a remis la main sur le pétrole). De ce fait, les raffineries
coûtent très chers et l'investissement n'est rentable qu'à très
long terme, sans parler des taxes et autres contraintes
environnementales (même en Chine) qui découragent l'investissement.
Pour l'instant et pour schématiser, on investit surtout dans
l'entretien de ce qui existe ; d'une certaine manière c'est aussi
le prix à payer par la collectivité pour le concept de
développement durable. En réduisant (ou plus précisément en
n'augmentant pas la production au niveau de la croissance de la
demande), le pétrole va encore beaucoup rapporter, y compris aux
Etats qui ne cessent de taxer le carburant. Il est clair que, le
jour où une autre énergie réellement opérationnelle viendra se
substituer au pétrole, cela viendra perturber gravement les
finances de certains Etats comme la France.
Taxes en plus : croissance en moins
Pour être juste, il faut reconnaître que la hausse du carburant
ne serait pas un problème insurmontable s'il n'amputait pas
sérieusement le pouvoir d'achat, déjà insuffisant, des
consommateurs et si le TRM pouvait répercuter ses coûts dans les
prix. Ce problème devient cependant ingérable quand il se cumule
avec une fiscalité record. Cela plombe la compétitivité de
l'économie et ampute le pouvoir d'achat des ménages. Il suffit pour
s'en persuader de constater que la consommation de carburant
automobile se tasse ; il y a bien entendu aussi l'effet des mesures
de sécurité routière et la montée du chômage. Tout ce qui part en
taxes est autant de moins pour la consommation. Pour le TRM, dont
le carburant professionnel représente maintenant plus de 20% en
longue distance, c'est un handicap de plus pour la compétitivité et
une sorte de bonus à la concurrence étrangère moins taxée. Au
final, l'impôt tue l'impôt et on vient de s'en apercevoir avec les
mauvaises rentrées fiscales de janvier. Ce qui compte en effet, ce
n'est pas seulement la fiscalité spécifique mais la fiscalité
globale, tant pour les entreprises que pour les ménages. Les
hausses de la fiscalité locale (taxes professionnelles ou taxes sur
le logement sont notoirement supérieures aux allégements décidés
dans le budget de l'Etat). La France occupe le peloton de tête des
prélèvements obligatoires en 2004.
Quand la fiscalité et la hausse de l'euro ont du bon !
Dans cette grisaille, paradoxalement, la fiscalité et l'euro
jouent cependant un rôle d'amortisseur. La parité euro-dollar est
bien entendu mauvaise pour nos exportations, mais comme les cours
du pétrole sont libellés en dollars (toujours la vraie monnaie
mondiale), la montée de l'euro amortit une partie des hausses. Il
en est de même pour la fiscalité, puisque la majeure partie du prix
du carburant est constituée de taxes, l'évolution du prix du brut
est aussi atténuée ; à tel point que beaucoup d'Etats à très faible
fiscalité découvrent (y compris aux Etats-Unis) qu'il faudrait
peut-être remonter la fiscalité sur les carburants pour éviter les
chocs trop brutaux de la matière brute. En France, la fiscalité
totale représente de l'ordre de 75% du prix du carburant des
automobiles. La hausse du brut ne joue donc que sur les 25% que
représente le vrai prix de la matière première. Les augmentations
de cette matière première sont également diminuées par l'impact du
différentiel euro-dollar.
Quelle politique énergétique ?
La hausse du carburant va dans le sens du développement durable,
si toutefois existent des modes et des énergies alternatifs. Pour
les modes alternatifs, il faudra attendre, et pour les énergies
alternatives aussi. Les techniques ne sont pas encore
opérationnelles (mais elles avancent, voir ce que fait Toyota).
Quant à l'électricité (qui peut se substituer au pétrole dans bon
nombre de cas), elle est trop chère (même en France avec la
production nucléaire). En fait, EDF produit moins cher mais va
aligner ses prix (à la hausse bien sûr) sur ceux de l'Europe pour
continuer de financer son mode de fonctionnement, ses statuts, les
retraites, son manque de productivité et le comité d'entreprise.
Réserver le pétrole aux activités économiques essentielles (TRM,
chimie notamment), développer le chauffage électrique, abaisser le
coût de l'électricité, favoriser les énergies renouvelables
existantes, investir massivement dans la recherche des nouvelles
technologies, voilà ce qui pourrait constituer des objectifs d'une
politique énergétique. Un américain (fou et mais milliardaire)
vient à lui seul de faire davantage que beaucoup de laboratoires de
recherche pour le transport aérien de demain, en montrant qu'on
peut faire voler des avions avec très peu de carburant (le tour du
monde en moins de trois jours !). L'immobilisme, la fiscalité et
les profits ne sont pas toujours les meilleurs moteurs d'une
politique économique qui veut voir plus loin que les échéances
électorales.
Source - OPEP - BREC Les Echos New-York Times-Compagnies pétrolières
Gaston BESSAY
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