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Les Cahiers de l'Observatoire n°213, Février 2005

Libéralisation mondiale : l'exemple du big-bang dans le textile

Depuis janvier 2005, le textile est entièrement libéralisé. Jusque-là, les industries nationales étaient encore un peu protégées par le système des quotas (accords multifibres). L’adhésion de la Chine à l’OMC, en 2001, va bouleverser la donne. La Chine, déjà premier exportateur mondial de textiles et deuxième exportateur de vêtements, va devenir le leader incontesté dans ces secteurs avec, évidemment, des conséquences graves pour les industries des pays développés mais également pour certains pays en voie de développement.


Début 2005, le système des quotas - qui limitait le choix des fournisseurs, à la fois quantitativement et géographiquement - sera aboli pour le textile. Un système qui permettait de limiter les importations et donc d’assurer une certaine protection aux producteurs locaux. L’Inde et surtout la Chine seront les principaux bénéficiaires de cette libéralisation. L’industrie des pays riches, déjà en recul depuis plusieurs décennies, va souffrir : les Etats-Unis, principalement, mais également l’Union économique européenne.

 

Sauf en Italie, la production textile représente une part assez faible du PIB (en moyenne autour de 1%). Deux raisons à cela : le vieillissement de la population et la tendance baissière des prix du fait de la concurrence internationale. Il faut sans doute relativiser les chiffres de production actuels dans la mesure où ils ont déjà un fort contenu d’importation. Ainsi, pour beaucoup de produits d’Asie, d’Europe de l’Est ou encore du Maghreb, seule la finition est effectuée dans l’Union économique. Cette finition, adjointe à la valeur ajoutée autorisée par la notoriété des marques, permet de créer une production un peu surfaite mais qui donne cependant aux industries européennes la possibilité de résister. Ce phénomène est sans doute encore beaucoup plus développé en Italie, ce qui explique en partie le poids du textile italien dans son PIB (c’est d’ailleurs le même phénomène pour les chaussures). Dans certains cas, l’Europe se contente de poser les boutons et la marque aux fins de conférer, aux dits produits, le label européen.

Le solde production-consommation est très déficitaire en Europe, hormis en Italie. Ainsi, au Royaume-Uni, une très grande partie des produits est importée. La France résiste encore un peu, notamment grâce à la valeur ajoutée réalisée sur les marques. )

Depuis une dizaine d’années, le recul de la production est sensible en Europe et il va s’accélérer à partir de 2005. Les projections effectuées par le BIPE pour la période 2002-2008 sont certainement encore optimistes. Les industries textiles occupent plus de 2,5 millions de personnes dans l’Union économique ; la surpression des quotas pourrait, à très court terme, entraîner la disparition de 10 à 15% des emplois européens mais les conséquences les plus dramatiques vont concerner les pays les plus pauvres.

 

Avec les quotas, la Chine vient déjà nettement en tête des pays exportateurs. Avec la libéralisation, sa part va progresser de plus de 50%. L’Inde va également profiter de cette ouverture des frontières. A l’inverse, les pays de l’Est, l’Afrique du Nord ou encore le Bangladesh seront aussi victimes, comme exportateurs, de la plus grande compétitivité de la Chine et de l’Inde.

Le big-bang aussi dans les pays pauvres

Un exemple de big-bang dans les pays pauvres : le Bangladesh. Ce pays avait surtout fait reposer son décollage économique sur l’industrie textile. La confection représente 75% des exportations du pays, soit un chiffre d’affaires de 5,7 milliards de dollars. Plus des deux tiers des articles d’habillement sont destinés à l’Union européenne et environ 30% aux Etats-Unis.

 

Le Bangladesh, l’un des pays les plus pauvres et les plus peuplés du monde, a largement bénéficié du système des quotas ; 300 bureaux d’achat y sont implantés et notamment les très grandes marques mondiales: Wal Mart, Carrefour, Mark et Spencer, H et M, etc. La main-d’œuvre y est particulièrement peu coûteuse mais l’appareil de production est désuet et surtout la logistique est très défaillante, d’où des délais de réponse aux commandes de 90 à 120 jours. Par ailleurs, le Bangladesh est obligé d’importer la totalité de la matière première, ce qui contribue à allonger les délais de fabrication. Le textile emploie 2 millions de personnes, dont 90% de femmes. La suppression des quotas pourrait lui faire perdre la moitié de ses emplois, du fait de la concurrence chinoise dont la production est mieux organisée et beaucoup plus puissante. Plus proche de nous, le Maghreb va aussi reculer sous la pression de la compétitivité chinoise. Le déferlement des produits chinois devrait en priorité affecter les Etats-Unis, ce qui mécaniquement va entraîner des conséquences néfastes pour les autres pays exportateurs, sauf pour l’Inde qui sera aussi un grand bénéficiaire de cette libéralisation. Le Mexique, par exemple, qui bénéficiait d’un accès privilégié au marché des Etats-Unis (accords Alena), était son premier fournisseur jusqu’en 2001. Il est maintenant détrôné par la Chine et va voir sa part de marché se réduire considérablement.

La Chine, usine du monde

Le textile représente de l’ordre de 20% des exportations chinoises, environ 100 millions de salariés sont employés dans ce secteur. En 2004, les exportations sont de l’ordre de 88 milliards de dollars et un bond de près de 120 milliards de dollars est prévu en 2005 avec la suppression des quotas. La déferlante chinoise risque d’amener les Etats-Unis à prendre des mesures de sauvegarde tellement la différence de compétitivité est grande entre les deux pays. A titre indicatif, le coût d’une heure de travail en Chine est de 60 cents mais de 20 dollars aux Etats-Unis.

 

L’Inde, dont l’appareil de production est plus archaïque qu’en Chine, aura besoin d’investissements pour se moderniser mais on prévoit que ses exportations, qui représentent environ 12 milliards de dollars en 2003, pourraient atteindre 50 milliards en 2010. La levée des quotas, c’est en effet une levée des barrières à l’entrée. Par exemple, la Chine devait acquitter 15 dollars sur chaque douzaine de tee-shirts alors que le coût de fabrication n’est seulement que de 6 dollars. Les capacités de l’appareil de production européen, déjà réduites depuis plusieurs années, sont de plus en plus sous-employées. Cela signifie en clair qu’il faudra s’attendre, à partir de 2005, à de grandes vagues de fermetures ou de réductions des outils de production restants.

Pour des questions de compétitivité liées au coût de la main-d’œuvre et à la fiscalité, l’Europe ne peut évidemment pas résister à la Chine. Laquelle, en tant que nouvelle usine textile du monde, va encore davantage tirer les prix vers le bas, ce qui sera un bénéfice pour le consommateur mais, par contre, une catastrophe pour les salariés européens du secteur. Ce sera également vrai pour les Etats-Unis qui ont déjà perdu 350 000 emplois en 4 ans et où le pire est à venir. La France va tenter de résister grâce à la notoriété de ses marques et à la créativité de ses couturiers. Elle se placera de plus en plus sur les créneaux haut de gamme, porteurs de haute valeur ajoutée.

 

Le textile est un bon exemple d’une industrie dont la production est largement banalisée dans le monde et qui ne peut évidemment pas supporter une compétitivité plombée par le coût de la main-d’œuvre et de la fiscalité. En Europe, le textile, comme d’autres secteurs à basse valeur ajoutée et à contenu technologiques faible, va sans doute, se réduire à bien peu de chose dans les 5 à 10 ans à venir, sinon, disparaître.

Gaston BESSAY


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