Les Cahiers de l'Observatoire n°211, Décembre 2004
Vers un passage à 44 tonnes ?
En juin 2004, le CNR a remis à Monsieur RAULIN, Directeur des Transports terrestres, un rapport sur les conséquences économiques d’un éventuel passage de 40 à 44 tonnes du poids total roulant maximal autorisé. Le lecteur trouvera dans le présent article des extraits du rapport concernant l’analyse microéconomique ainsi qu’une synthèse des enseignements tirés de l’approche macroéconomique.
Cette question vaste, complexe mais aussi sensible a
été inscrite au programme d’études du CNR sur demande de la
Profession et du ministère des Transports mais aussi des chargeurs,
compte tenu des enjeux d’un relèvement du PTRA sur la productivité
et la compétitivité des entreprises de transport routier, et
également des industriels. L’étude, conduite avec rigueur et
objectivité, vise à constituer un des éléments de la décision que
les autorités publiques auront à prendre sur ce dossier.
Rappel des poids maxima autorisés sur le territoire
national
Dans l’UE à 15, 8 pays autorisent à rouler à 44 tonnes et plus
dont 4 pays avec des ensembles 5 essieux (Belgique, Luxembourg,
Pays-Bas et Italie) et 4 pays avec des véhicules 6 essieux
(Royaume-Uni, Danemark, Suède et Finlande). L’Irlande milite pour
le 44 tonnes et des orientations en ce sens sont perceptibles dans
la Péninsule ibérique.

En revanche, l’Allemagne et l’Autriche y sont opposés. Parmi les
10 nouveaux entrants, seule la Tchéquie autorise la circulation à
plus de 40 tonnes (42 tonnes). En transports combinés rail-route et
mer-route, pour les pré et post acheminements, les pays à 40 tonnes
peuvent charger à 44 tonnes. On rappellera qu’en France cette
possibilité est récente et soumise à de strictes conditions. En
transport international, la norme de 40 tonnes, instituée par la
directive 96/53/CE, peut être dépassée lorsque le transport se fait
entre pays acceptant un poids supérieur. C’est ainsi qu’entre les
pays du Benelux, il est permis de rouler à 44 tonnes, ce poids
étant le plus grand dénominateur commun. Cette possibilité est
réputée défavorable aux implantations industrielles françaises
voisines.
Quels gains de productivité pour les entreprises
?
Pour le transporteur, pouvoir charger 4 tonnes de plus lorsqu’on
est limité à 25 tonnes, c’est mécaniquement augmenter la capacité
de chargement de 16%. Ce pourcentage varie en fonction de la valeur
accordée au dénominateur (15,4% sur une base initiale de 26
tonnes…). On s’en tiendra ici au pourcentage le plus communément
cité de 16%. Le fait de pouvoir charger 4 tonnes de plus ne
signifie pas pour autant que sur l’année – indépendamment du
facteur conjoncturel – le volume d’activité du transporteur sera
augmenté de 16%. Il faut pour cela que le véhicule soit dédié à une
activité assurant un chargement maximal. Ce ne sera pas le cas en
transport à la demande au fil des aléas et des opportunités. Par
ailleurs, deux hypothèses opposées doivent être retenues :
• dans la première hypothèse, l’entreprise trouve le fret
additionnel lui permettant de maintenir son volume de production
kilométrique au niveau initial. Le gain net de productivité,
calculé après prise en compte du coût marginal d’exploitation du
véhicule généré par 4 tonnes de chargement supplémentaire, est
alors maximal,
• dans la seconde hypothèse, le volume de la demande de transport
traitée par l’entreprise reste identique à son niveau antérieur.
Sur une période de temps donnée, le kilométrage nécessaire à sa
satisfaction diminue dans un rapport de 4/29ème, soit de 13,8%.
Dans cette hypothèse, l’entreprise peut, soit faire moins rouler
ses véhicules à hauteur du pourcentage moyen indiqué, soit se
séparer d’une partie de son parc dans les mêmes proportions,
c’est-à-dire d’environ 1 véhicule sur 7. Dans ce dernier cas et
compte tenu de la taille du parc de la majeure partie des
entreprises du secteur, la réduction des moyens de production en
véhicules et conducteurs ne pourra être faite dans cette
proportion. Il faudra donc pouvoir panacher réduction partielle du
parc, diminution du kilométrage annuel moyen et réduction du temps
de service du personnel roulant.
A kilométrage annuel réduit, le prix de revient rapporté au
véhicule verra les charges variables diminuer moins que
proportionnellement (surconsommation spécifique de gazole) ou plus
que proportionnellement (effets des heures à taux majoré et du
repos compensateur). En revanche, les autres coûts, et notamment
les coûts de structure, seront peu ou pas réduits. La baisse de la
productivité kilométrique réduira quelque peu les gains de
productivité permis par le passage à 44 tonnes. A même kilométrage
annuel moyen par véhicule mais à parc réduit, la fixité des coûts
de structure (au moins à court terme, le temps de les ajuster si
cela s’avère possible) grèvera plus significativement le gain de
productivité.
Analyse des coûts marginaux liés au passage de 40 à 44
tonnes
Les composantes du prix de revient doivent être réexaminées afin
d’évaluer l’impact du passage à 44 tonnes.
Les coûts directs
La consommation de carburant
L’augmentation de 10% du poids total se traduira par une
surconsommation de gazole comprise entre 3% et 9% selon le profil
du parcours et le type de carrosserie. Dans les simulations
effectuées dans cette étude, il est retenu une consommation
complémentaire de 7%. Cette estimation a été arrêtée après
interrogation des constructeurs de véhicules et des transporteurs
effectuant à la fois des transports combinés rail-route en 44
tonnes et du "tout route" en 40 tonnes.
L’usure des pneumatiques
L’augmentation de la charge par essieu pèse sur ce poste avec
une incidence comprise entre 2% et 10%, selon les réponses obtenues
des manufacturiers et des transporteurs routiers faisant du
transport combiné. On retiendra ici une valeur intermédiaire de 5%,
qui est apparue comme la plus fréquemment citée.
La fréquence et le coût des réparations
Les dépenses de maintenance, aux dires des interlocuteurs qui
ont été contactés, ne devraient pas être affectées. Par principe de
précaution, on retiendra une incidence de 1%.
Les péages
Les sociétés d’autoroutes intégreront-elles dans leurs tarifs le
fait du passage à 44 tonnes ? Si oui, majoreront-elles, en
conséquence, les tarifs pour l’ensemble des véhicules appartenant à
la classe IV ou créeront-elles une classe distincte pour les 44
tonnes ? A défaut de pouvoir répondre à cette question, on s’est
abstenu de revaloriser ce poste.
Le coût de détention du véhicule moteur
Les tracteurs routiers 40 tonnes sont réceptionnés à 44 tonnes
et ont usuellement la puissance requise (440 – 460 chevaux) pour
transporter, à pleine charge, 4 tonnes de plus. Les entreprises qui
ont des tracteurs de puissance inférieure sont positionnées
majoritairement sur des transports de volumineux et ne sont pas
susceptibles de transporter 4 tonnes de plus. Celles qui ont des
tracteurs de puissance moindre et qui sont susceptibles de passer
de 25/26 tonnes de chargement à 29/30 tonnes auront théoriquement à
choisir entre deux cas de figure :
• ne pas renouveler le tracteur et gérer une diminution
d’environ 1% de leur vitesse moyenne,
• acquérir un tracteur plus puissant dont le prix
d’achat est, en moyenne, de 3% plus élevé.
Les simulations qui ont été opérées dans cette étude n’intègrent
ni surcoût pour le tracteur, ni diminution de la vitesse moyenne.
Le parc de tracteurs est considéré comme adapté dans la
quasi-totalité des cas lorsque le véhicule roule déjà usuellement à
40 tonnes.
Coût de détention de la semi-remorque
Cas des bennes TP et céréalières : Certaines
semi bennes, en nombre indéfini mais dont l’effectif est considéré
comme réduit, ne pourront charger 4 tonnes de plus. Afin de pouvoir
utiliser la nouvelle limite de poids, deux solutions se présentent
: la première consiste à renforcer la structure du matériel
existant ; la seconde conduit à renouveler la semi pour un matériel
adapté, ce qui renchérit le coût de renouvellement de 6% à 7%. Dans
les simulations de prix de revient en situation 44 tonnes, on a
retenu un surcoût moyen de 3%.
Cas des citernes : Pour les transports de produits
chimiques et certains liquides alimentaires de faible densité, le
volume des citernes a été optimisé dans le cadre de la
réglementation à 40 tonnes. La possibilité de charger l’équivalent
en volume de 4 tonnes supplémentaires est conditionnée par le
renouvellement de la citerne. Compte tenu des informations obtenues
des constructeurs, le renchérissement à l’achat devrait être
compris entre 5% et 10%. On retiendra une moyenne de 8%.
Cas des plateaux : Pour les matériels anciens (plus de 10
ou 15 ans), il faudra renforcer les châssis 34 tonnes et les faire
homologuer aux Mines à 38 tonnes. Le coût technique moyen de cette
opération a été retenu à hauteur de 5% du prix à neuf des
semi-remorques. Par ailleurs, on notera que lorsque l’acquisition
d’un nouveau matériel conditionne la possibilité de rouler à 44
tonnes, l’entreprise qui souhaite bénéficier de cette faculté sera
logiquement tentée de renouveler rapidement un matériel
partiellement amorti, d’où un coût de financement complémentaire à
supporter. De plus, la valeur de revente de l’ancien matériel se
trouvera décoté du fait de la mise sur le marché de l’occasion de
semi-remorques devenues obsolètes par la modification de la
réglementation. Cette dernière variable est difficilement
chiffrable.
Les assurances véhicule
Les simulations opérées par le CNR ne retiennent pas de
majoration des primes d’assurances. Les entreprises de transport
combiné rail-route interrogées, qui font à la fois du combiné et du
tout route, ne notent pas de différences entre 40 et 44 tonnes.
Les temps de chargement et de déchargement
Ils seront en augmentation. Ils ont été retenus comme moins que
proportionnels à l’augmentation de 16% de la charge. Les hypothèses
suivantes ont été retenues : temps majoré de 4% pour les vracs et
de 6% pour les autres conditionnements.
La question de l’imputation des coûts de
structure
Si l’entreprise augmente son activité de 16%, les coûts de
structure à la tonne-km produite se trouveront minorés de 13,8%. En
revanche, à défaut de pouvoir augmenter son volume d’activité de
16% et de générer ainsi un kilométrage annuel identique à celui
parcouru avant le passage à 44 tonnes, l’entreprise devra répartir
ses coûts de structure sur :
• un nombre identique de véhicules, si le gain de productivité
kilométrique se traduit par une diminution du kilométrage annuel
moyen par véhicule,
• un parc réduit d’environ 1/7ème (13,8%, exactement), si la
production kilométrique par véhicule peut être maintenue.
Pour un même volume d’activité, avant et après le passage à 44
tonnes, cette disposition se traduirait, dans le premier cas, par
une augmentation des coûts de structure de 16% par kilomètre
parcouru et, dans le second cas, de 16% par véhicule. Dans les deux
cas, le coût de structure rapporté à la tonne-km est invariant, le
gain de 4 tonnes de chargement étant sans effet sur une composante
de coût qui contribue, en moyenne sectorielle, à la formation de
15% du prix de revient.
Les gains nets de productivité attendus
En prenant pour base un indice 100 égal au prix de revient d’1
tonne transportée sur 1 kilomètre, un chargement passant de 25
tonnes à 29 tonnes se traduit par un indice égal à 86,20 avant
imputation des coûts additionnels générés par cette augmentation de
charge. Ce gain de productivité brut, de 13,8%, se trouve minoré du
fait des coûts additionnels induits par les 4 tonnes de chargement
complémentaire. Les évaluations, présentées ci-dessous,
sous-tendent que la mise à niveau ou le renouvellement du matériel
roulant a été opéré(e) lorsque le véhicule ne permettait pas de
charger au-delà de 25/26 tonnes. Dans ce cas, le surcoût a …), les
transporteurs français continueront à rouler et à caboter à 40
tonnes chez leurs compétiteurs. En revanche, ces pays pourront
caboter à 44 tonnes en été lissé sur la durée d’utilisation du
véhicule et non imputé à la première année d’utilisation. Juste en
terme de calcul économique, ce choix méthodologique sous-estime de
fait la charge à supporter sur le premier exercice comptable.
Les gains nets de productivité varient sensiblement en fonction
de la possibilité, ou non, d’accroître le volume de transport
initialement traité par l’entreprise :
• pour les transporteurs routiers, les gains de productivité
attendus et rapportés au prix de revient à la tonne trans-portée
peuvent être évalués entre 9,1% et 11,6%, selon le type d’activité
exercée mais aussi en fonction de la réponse organisationnelle
donnée par l’entreprise, suite à l’augmentation de son potentiel de
transport :
a) augmentation à due concurrence du volume d’activité exprimé
en tonnes-km,
b) à même volume d’activité et pour un même kilométrage annuel
moyen, réduction du parc et de l’effectif roulant,
c) à même volume d’activité et pour un même parc, réduction du
kilométrage annuel moyen des véhicules.
• pour un kilométrage annuel identique à celui réalisé avec un
véhicule de 40 tonnes, un poids de chargement majoré de 16%, le
prix de revient moyen annuel rapporté au véhicule se trouvera
majoré de 2,5% à 5 ,4%. Le surcoût sera dans la partie haute de la
fourchette :
a) en cas de renouvellement anticipé d’une des composantes du
véhicule accompagné d’une baisse de la valeur de revente du
matériel antérieur devenu obsolète du fait du 44 tonnes,
b) pour les entreprises n’étant pas en mesure d’augmenter leur
volume d’activité à due concurrence de l’augmentation de capacité
(cf. cas b et c cités à l’alinéa précédent).
• en supposant que la recette à la tonne transportée soit
maintenue à son niveau initial, le résultat d’exploitation rapporté
au véhicule, une fois déduits les coûts marginaux générés par le
passage à 44 tonnes, pourra se trouver majoré d’un montant compris
entre 9 070 euros et 17 080 euros. En termes micro-économiques, ces
valeurs supposent un emploi maximal, tout au long de l’année, de la
possibilité de rouler à pleine charge. Dans la pratique, le gain
sera usuellement inférieur de 20% à 40%. En terme sectoriel, ces
valeurs sont conservées dans l’étude car appliquées au nombre de
véhicules qui roulent au même moment à pleine charge et qui sont
susceptibles, selon les évaluations du CNR, de rouler avec 4 tonnes
de plus. En retenant un gain additionnel moyen pondéré de 12 410 €
et un parc de 32 700 véhicules roulant à (25 + 4) tonnes, le
résultat d’exploitation sectoriel se trouverait majoré de 400 M
euros. Les finances publiques y trouveraient un supplément de
recettes fiscales au titre de l’impôt sur les sociétés,
• la part des gains de productivité qui sera rétrocédée
au donneur d’ordre, en fonction de la politique commerciale de
l’entreprise mais aussi des forces du marché, déterminera la ligne
de partage entre une meilleure rentabilité et plus de
compétitivité. On peut s’attendre à ce que le rapport initial se
déplace, dans le temps, au profit de la compétitivité par les
prix.
Que peut attendre le pavillon français
d’un passage a 44 tonnes ?
Le passage à 44 tonnes est attendu comme une
mesure étant à même de redresser, ou au moins d’enrayer, la
dégradation du pavillon français dont la part, dans les échanges
bilatéraux, est passée en 10 ans (1992 – 2002) de près de 49% à
33%.
• L’apport du passage à 44 tonnes au redressement du pavillon
français est difficilement évaluable. Les compétiteurs européens,
qui roulent déjà à 44 tonnes ou plus (belges, néerlandais,
italiens, britanniques…), auront la possibilité, en trafic
bilatéral avec la France, en cabotage et en transports entre pays
tiers, de rouler en toute légalité à 44 tonnes sur le territoire
national contre 40 tonnes actuellement, en supposant la
réglementation respectée. Toutefois, l’autorisation de charger à 44
tonnes permettra aux transporteurs français de résorber, au moins
en partie, le différentiel de productivité illicite que s’octroient
certains compétiteurs.
• Dans les échanges avec les pays restant à 40 tonnes
(Allemagne, Espagne, Portugal, France si les certificats
d’immatriculation de leurs véhicules l’autorisent. Les
transporteurs français, travaillant à la fois en national et en
international, pourraient cependant imputer une part significative
de leur gain de productivité globale sur l’international afin de
regagner des parts de marché.
• Les chargeurs, et principalement les industriels ayant des
sites de production localisés sur le territoire national et
orientés à l’exportation, s’attendent à bénéficier d’une part
importante des gains de productivité du transport, afin de les
répercuter sur le prix final de leurs produits et ainsi de gagner
en compétitivité sur le marché européen. Ceci devrait permettre de
conforter la viabilité économique des lieux de production et d’être
moins tenté de les délocaliser. Toutefois, on ne peut affirmer
qu’un coût unitaire moindre du transport international routier
bénéficiera davantage au choix du pavillon français puisque les
gains de productivité attendus (relations entre pays circulant à 44
tonnes ou plus) bénéficieront aussi aux autres pavillons.
• Au final et en première approximation, le 44 tonnes pourrait
permettre de regagner 2 à 4 points de parts de marché. Bien que
positive, cette possibilité de rouler avec 4 tonnes de plus ne
résout pas, à elle seule, la crise du pavillon français.
Incidences sectorielles et
macroéconomiques
Impact sur la circulation des poids lourds
immatriculés en France
Afin de répondre à la question,
" Quelle est la part du transport routier de
marchandises potentiellement concernée par le passage à 44 tonnes
du poids total maximal autorisé des véhicules ?",
le CNR a exploité les résultats de l’enquête annuelle sur
l’utilisation des véhicules du TRM réalisée par le Service
Économique et Statistique (SES) du ministère des Transports et
portant sur l’année 2002, dernière année connue. Les résultats
publiés, bien que fort détaillés, ne permettant de répondre que de
façon approximative, il a été demandé au SES de procéder à un
ensemble d’extractions de ses bases de données afin de mieux cerner
et évaluer le champ de pertinence de la prise éventuelle d’une
telle mesure. Ces extractions ont visé à isoler la part de
l’activité réalisée par des véhicules chargés à 25 tonnes et plus,
ce poids étant assimilé à un chargement complet sur un véhicule de
40 tonnes. Toutefois, un véhicule peut être considéré comme étant
en chargement complet, même si le poids des marchandises est
inférieur à 25 tonnes, lorsque :
• la faible densité des marchandises sature le volume utile.
Dans ce cas, sauf à pouvoir jouer sur la hauteur du chargement, le
passage à 44 tonnes est sans effet,
• le linéaire de plancher est totalement utilisé. Là encore, le
passage à 44 tonnes est sans effet. Lorsque ne se posent ni la
contrainte du volume, ni celle du linéaire, la limite à 40 tonnes
peut aussi être une contrainte lorsque, par exemple, le véhicule
est chargé à 22 tonnes et ne peut accepter un lot complémentaire de
5 tonnes. Il s’ensuit qu’une partie des chargements à moins de 25
tonnes peuvent entrer dans le champ de pertinence du passage à 44
tonnes.
Les résultats de l’enquête TRM du SES permettent d’identifier 10
modes de conditionnement des marchandises. Les modes marginaux, ou
les modes non identifiables, font l’objet d’une 11ème catégorie
pour solde. Le mode de conditionnement a été croisé avec le seuil
de 25 tonnes de chargement. Là encore, les résultats doivent être
pris avec précaution :
• pour les marchandises chargées en vrac, et notamment pour les
produits liquides et gazeux, la carrosserie du véhicule
actuellement utilisé ne tolère pas automatiquement un complément de
chargement équivalent à 4 tonnes de poids. C’est ainsi que, pour le
transport de produits chimiques, le volume de la citerne a été
optimisé par le constructeur au regard du poids maximal de 40
tonnes en charge. Charger à 44 tonnes implique alors l’usage d’un
matériel adapté. L’autorisation de rouler à 44 tonnes ne peut alors
avoir d’effet immédiat. L’effet attendu à terme est donc
conditionné par le renouvellement du parc,
• pour les autres marchandises, il n’est pas acquis que les
clients qui, à ce jour, commandent 25 ou 26 tonnes de marchandises,
en commanderont demain systématiquement 29 ou 30 tonnes,
• par ailleurs, il faut noter que la 11ème catégorie "autres
conditionnements et non identifiés" représente 20,7% du total des
kilométrages en charge parcourus avec un chargement supérieur ou
égal à 25 tonnes.
Les kilométrages effectués au titre des " vracs liquides et
gazeux ", connus globalement, ont été ventilés en 3 sous-catégories
(produits alimentaires, produits pétroliers et produits chimiques)
sur la base d’estimations faites par le CNR. Cette ventilation
était rendue nécessaire de par les possibilités de chargement
complémentaires qui diffèrent selon les véhicules dédiés à ces
produits. Chaque mode de conditionnement a été affecté d’un
coefficient de probabilité de charger 4 tonnes supplémentaires,
compte tenu des possibilités de chargement des véhicules. Ce
coefficient évoluera dans le temps avec le renouvellement du parc.
C’est pourquoi, il faut distinguer l’effet immédiat d’un passage à
44 tonnes de l’effet à terme.
Notons que pourront rouler à 44 tonnes, les ensembles routiers
dont la semi-remorque est réceptionnée à 38 tonnes. Peuvent aussi,
techniquement, accepter un PTC de 38 tonnes la grande majorité des
semi réceptionnées à 34 tonnes et ayant moins de 15 ans d’âge. Pour
ces véhicules se pose la question de savoir si l’Administration
acceptera que l’on roule à 44 tonnes avec une semi réceptionnée à
34 tonnes.
• Sur la base des statistiques portant sur l’année 2002,
dernière année pour laquelle on dispose de données détaillées, le
volume de trafic potentiellement concerné par le passage de 40 à 44
tonnes de PTRA est de 2 475 M de km (dont 87,3% en compte d’autrui
et 12,7% en compte propre). Cette évaluation est à rapprocher des
21 286 M de km parcourus, cette même année, par l’ensemble des
véhicules immatriculés en France et ayant un poids total en charge
égal ou supérieur à 3,5 tonnes et qui, du point de vue statistique,
sont qualifiés de poids lourds par opposition aux véhicules
utilitaires légers. Ce que l’on peut dénommer le champ de
pertinence d’un passage à 44 tonnes représente 11,6% du trafic
total dit poids lourds sous pavillon français.

• Ces 2 475 M de km peuvent aussi être mis en
regard des 13 580 M de km parcourus par des ensembles routiers et,
parmi ceux-ci, des 2 967 M de km qui ont été réalisés à l’occasion
de l’expédition de chargements égaux ou supérieurs à 25 tonnes. Le
champ de pertinence du passage à 44 tonnes représente ainsi 17,8%
du trafic réalisé par les ensembles routiers et 83,4% des
transports effectués, lors de l’année de référence, en utilisant la
pleine capacité de chargement implicitement permise par la
réglementation en terme de PTRA.
La diminution de trafic rendue possible par le
passage à 44 tonnes permettrait, sur la base des statistiques 2002
:
• dès la mise en application de la disposition et à volume
constant de la demande, une réduction de la circulation de 9,2% des
kilométrages effectués par des véhicules chargés à 25 tonnes et
plus. En retenant le kilométrage annuel moyen des tracteurs
routiers retenus dans l’enquête TRM, l’économie, en terme de
circulation, est équivalente à 4 190 véhicules de 40 tonnes roulant
à pleine charge,
• à terme, la réduction de circulation des maxi-codes en pleine
charge se trouvera portée à 11,5%, soit l’équivalent de 5 240
véhicules.
Bien que modéré dans son expression sous forme
de pourcentage, l’allègement de la circulation est significatif en
valeur absolue et augmentera avec l’accroissement de la demande de
transport par route, elle-même attendue, quel que soit le scénario
retenu, comme devant être forte au cours des dix prochaines
années.
Impact sur la circulation des poids
lourds français et étrangers sur le territoire national
Les évaluations précédentes, relatives au
kilométrage économisé, portent sur l’ensemble des parcours
effectués par les véhicules immatriculés en France. Si l’on s’en
tient à l’économie de circulation sur le seul sol national, elles
doivent être minorées de la partie étrangère des transports
internationaux sous pavillon français.
Le CNR a estimé que sur les 342 M de km de
circulation économisés à terme, 29 M de km le sont hors sol
national. L’économie réalisée sur les infrastructures routières
françaises se trouve réduite à 314 M de km. La possibilité de
rouler à 44 tonnes en France sera aussi utilisée par les véhicules
étrangers, des pays étant à 44 tonnes et plus lors des échanges
bilatéraux, en cabotage et en transit vers un autre pays acceptant
le 44 tonnes (entre la Belgique et l’Italie par
exemple).L’estimation à laquelle a procédé le CNR conduit à retenir
une moindre circulation des véhicules étrangers à 65 Mde km sur la
base des données de trafic intérieur en 2002.Soit, tous véhicules
confondus, une économie de 379 M de km. Rapportés au kilométrage
annuel moyen d’un ensemble routier (compte d’autrui et compte
propre) tel qu’il est évalué par le SES, les 363 M de km économisés
équivalent au retrait de la circulation de 5 240 véhicules moteurs
immatriculés en France (ce nombre est à comparer au parc de 208 000
tracteurs routiers en service) et à environ 1 000 véhicules
étrangers, soit un total de 6 240 véhicules.
Incidence sur les autres modes de transport…
Une diminution maximale du prix de transport par route
– 4 tonnes de plus à un prix en chargement complet limitativement
majoré à hauteur du coût marginal – ne s’accompagnera pas de
transferts significatifs des transports ferroviaires par wagon
isolé (lotissement) au profit de la route.
L’interrogation portant sur un report partiel du
transport combiné rail-route vers le tout route mérite une
attention plus soutenue. Bien que le facteur prix de revient
comparé ait été déterminant pour les entreprises routières qui ont
opté pour ce mode d’acheminement, il ne semble pas qu’une réduction
du différentiel, né du seul effet du passage à 44 tonnes, suffise à
motiver un retour au tout route. Une enquête conduite par le CNR
auprès d’une dizaine d’entreprises opérant en combiné conclut, pour
la majorité des entreprises interrogées, que le mode
organisationnel adopté ne pourra être remis en cause à court terme
du seul fait d’une baisse éventuelle de 5% à 10% du prix de marché
du tout route. En revanche, nombre d’entreprises craignent qu’une
telle baisse pèse fortement sur les prix qu’elles sont en mesure de
facturer à leurs clients. Certaines relations devraient alors être
abandonnées. L’impact spécifique du 44 tonnes sur l’avenir du
combiné est difficilement appréciable mais rappelons que la
tentation d’un repli sur le tout route obéit à de multiples autres
facteurs.
… sur l’environnement…
Deux approches ont été conduites. La première analyse chaque
composante environnementale afin d’évaluer le surcoût, au
véhicule-km, d’un véhicule passant de 40 à 44 tonnes. La seconde
propose une approche globale. Les données traitées utilisent les
travaux effectués dans le cadre du Conseil Général des Ponts.
L’approche par composante
Les estimations prennent en compte les surcoûts liés aux
kilométrages effectués en chargement à 44 tonnes et les économies
générées par la diminution de la circulation. Les évaluations
conduisent aux estimations suivantes :
• coût marginal d’usage des infrastructures : surcoût
net de 26,5 M euros,
• sécurité routière : économie nette de 0,4 M euros,
• congestion : économie nette de 15,2 M euros,
• bruit : économie nette de 11,4 M euros,
• pollution : économie nette de 42,8 M euros,
• effet de serre : économie nette de 6,4 M euros.
Cette approche conduit à estimer que le relèvement de 40 à 44
tonnes du PTRA permettrait une économie de circulation, soit un
gain net de l’ordre de 50 M euros du coût marginal social :
l’économie en termes de coûts externes est trois fois supérieure au
surcoût d’usage des infrastructures.
L’approche selon le coût marginal social
Lorsque se pose à la Société la question d’évaluer le coût d’une
option d’usage des infrastructures existantes, le coût marginal
social (CMS) est la mesure consacrée par la théorie économique de
"l’allocation optimale des ressources". Parmi les composantes du
coût marginal social, le coût marginal d’usage (CMU) des
infrastructures routières est une donnée essentielle lorsqu’il
s’agit de traiter l’incidence d’un relèvement du PTRA de 40 à 44
tonnes. Bien que son évaluation puisse s’avérer complexe, il se
réfère à des données techniques tangibles et à des données
monétaires objectives. En revanche, l’évaluation des coûts
externes, qui par définition sont peu ou pas directement
exprimables sous forme monétaire, est plus problématique. Dans
cette approche, le CMS est appréhendé dans son intégralité (CMU +
coûts sociaux) en s’appuyant sur les différents travaux entrepris
dans le cadre du ministère des Transports et de l’Equipement et,
plus particulièrement, du Conseil Général des Ponts et Chaussées.
Elle conduit à estimer le gain environnemental à 30 M euros, ordre
de grandeur similaire à l’approche par composante. On notera que,
eu égard au degré de précision des données traitées, ces résultats
sont inclus dans l’intervalle de confiance des valeurs prises en
référence.
… mais aussi sur les recettes de l’État et des
collectivités locales
• A volume constant d’activité, le retrait de la circulation de
5 240 véhicules immatriculés en France a une incidence sur les
recettes fiscales de l’Etat, des Collectivités locales, des
fournisseurs et prestataires de services du TRM. L’incidence des 1
000 véhicules étrangers ne porte que sur les achats de gazole
susceptibles d’intervenir en France.
• On peut estimer la perte nette de la taxe intérieure sur le
gazole, de la taxe à l’essieu et de la taxe sur les cartes grises à
28 M euros. Pour la TVA, le solde entre baisse et augmentation de
recettes se traduit par une perte de 9,5 M euros.
• Le produit de l’impôt sur les sociétés resterait identique
dans le cas d’une rétrocession intégrale des gains de productivité
aux donneurs d’ordre (marge inchangée). Inversement, le maintien de
la recette unitaire à la tonne transportée redresserait
significativement les marges des entreprises et générerait un
complément d’impôt de 129 M euros, en supposant que toutes les
entreprises aient été antérieurement bénéficiaires ou à
l’équilibre. Sans préjuger de la répartition des gains de
productivité entre transporteurs et donneurs d’ordre, on peut
toutefois traiter une hypothèse de répartition par moitié.
Toutefois, nombre d’entreprises étant actuellement déficitaires, le
passage à 44 tonnes est susceptible de générer un supplément de
recettes fiscales de l’ordre de 32 M euros aux conditions
économiques actuelles.
• Sur la base des estimations précédentes, pour les finances de
l’Etat, le bilan de l’impact du 44 tonnes peut être considéré
globalement comme neutre (-5 M euros).
• Pour les Collectivités locales, le manque à percevoir au titre
de la taxe professionnelle est estimé à un peu moins de 10 M
euros.
• Enfin, moins de véhicules, à même volume de la
demande, signifie aussi moins de conducteurs. Les effets sur
l’emploi et sur les cotisations sociales et autres ne peuvent pas
être ignorés. Ils doivent être relativisés dans le temps du fait de
l’augmentation tendancielle du transport routier, de la pénurie
croissante de conducteurs et, comme on peut l’espérer, d’un
meilleur positionnement du pavillon national.
|
|
Bien que le CNR ait pris toutes précautions utiles dans les
évaluations qu’il a conduites et aux enseignements qu’il livre, il
n’a pas la prétention d’avoir couvert toutes les questions liées
aux conséquences économiques d’un éventuel passage à 44 tonnes.
Au-delà des imprécisions, voire de quelques erreurs, il a toutefois
l’ambition d’avoir apporté une contribution objective au débat sur
la pertinence et l’opportunité d’une augmentation du PTRA des
maxi-codes alors même que certains de nos compétiteurs militent et
même expérimentent des configurations allant jusqu’à 60
tonnes .
|
Michel HIROU
Haut de page