Les Cahiers de l'Observatoire n°210, Novembre 2004
Rail-route : concurrence ou complémentarité ?
La problématique de la concurrence rail-route est souvent brouillée par des éléments subjectifs qui relèvent davantage d’arguties partisanes que de l’analyse scientifique. Paradoxalement, ceux qui croient défendre le fer ne cessent de le discréditer en laissant croire que la solution du camion, c’est le train, alors que le fer ne peut même pas assumer ses parts de marchés potentielles. Ils affaiblissent les véritables perspectives de complémentarité entre les deux modes. En effet, quand le fer ne peut pas effectuer le trafic qui techniquement peut relever du train, on voit mal comment on pourrait réaliser un transfert massif entre modes. Même le partage de la future croissance des flux relève de l’utopie. Pour autant, le rail peut être fort utile, voire indispensable pour rationaliser l’utilisation des moyens de transport.
Pour tenter d’identifier les perspectives réelles de
développement du fer, il faut d’abord cerner les facteurs
explicatifs de son déclin actuel. Parmi ces facteurs, deux
causes essentielles : l’évolution structurelle des échanges
et la perte de compétitivité du rail ; pour parler plus
simplement, la nature des marchandises à transporter a changé
et les exigences du donneurs d’ordre aussi. Le fer, en l’état
actuel de son mode de production, n’est plus
adapté.

Au rythme du déclin actuel, le fret ferroviaire pourrait
disparaître d’ici 2015. En national, la part du transport
ferroviaire tourne actuellement autour de 10% (sur les
tonnes-kilomètre), c’est encore beaucoup moins en terme de
chiffre d’affaires puisque le fret ferroviaire est beaucoup
plus pauvre que le fret routier. En 2002, la route réalisait
30 milliards d’euros de chiffre d’affaires et le fer moins de
2 milliards. Le fer, globalement, génère des recettes
équivalentes à 6% de celles de la route. Dans l’hypothèse
d’un doublement en 20 ans du chiffre d’affaires de la route
(soit autour de 60 milliards d’euros 2004), si on partageait
cette croissance entre les deux modes (soit 15 milliards pour
chacun de ces 2 modes), le chiffre d’affaire de la SNCF
atteindrait 17 milliards, le trafic ferroviaire serait alors
10 fois supérieur à ce qu’il est actuellement. On ne voit pas
comment le fer pourrait atteindre cet objectif dès lors
qu’il n’est même pas capable de gérer son potentiel
actuel.

Tous les indicateurs vont dans le même sens : tonnes,
tonnes-kilomètre, chiffre d’affaires. L’indicateur
actuellement le plus pertinent, à savoir le chiffre
d’affaires, fixe bien les limites d’un éventuel transfert
modal.
Le handicap de la distance
Pour l’ensemble des marchandises, la distance moyenne est
de 100 km. A priori, une distance aussi faible peut paraître
surprenante. En effet, on constate un accroissement
progressif des zones d’échanges avec notamment
l’internationalisation du commerce. En réalité, on assiste à
deux phénomènes conjoints, d’une part effectivement, une
extension des champs géographiques d’activité des transports
terrestres mais, parallèlement, un très fort développement du
transport local et régional. La polarisation des espaces
favorise la croissance de multiples petits déplacements.
Le concept de ville tend à s’effacer au profit de zones
urbaines de 10, 20 ou 30 kilomètres de diamètre. La grande
majorité des flux s’effectuent dans ces espaces. S’y ajoutent
les déplacements dans la zone d’attraction des métropoles
régionales, le transport régional proprement dit sur 100 ou
200 kilomètres. Le transport à longue distance (national et
international) est assez minoritaire. Du coup, la moyenne
générale pour la distance des flux est très basse (moins de
100 km).
La moyenne n’a évidemment qu’une valeur indicative et il
importe tout autant d’examiner la distribution des écarts
autour de cette moyenne. Si on affine par catégorie de
produits, l’écart est effectivement important : de 39 km pour
les minéraux jusqu’à plus de 250 km pour la chimie de base.
Il s’agit toujours de moyenne, mais avec beaucoup d’écarts.
Pour les minéraux, on sait que les produits de carrière
destinés à la construction, du fait de leur très faible
valeur, ne peuvent supporter des distances supérieures à 10
ou 20 kilomètres. A l’inverse, certains produits chimiques de
base à haute valeur ajoutée s’échangent sur 500 ou 1 000
kilomètres (parfois davantage). La distance de pertinence du
camion commence au premier kilomètre, celle du fer sans
doute autour de 500 kilomètres. Bien entendu, des transports
ferroviaires s’effectuent sur des distances inférieures
puisque la moyenne générale pour le rail est de 350
kilomètres environ (là aussi il y des dispersions autour de
la moyenne). La distance d’attractivité du fer est en moyenne
quatre fois supérieure à celle de la route. Or, on sait que
les deux grands types de produits qui "boostent" la
croissance du transport sont, d’une part, l’agroalimentaire
et, d’autre part, les produits manufacturés échangés en
moyenne sur des distances de moins de 150 kilomètres (moyenne
il faut encore le signaler toujours affectée par les très
courts déplacements). Même si les moyennes évoquées
demeurent peu opérantes pour cerner avec précision le champ
de pertinence géographique de chaque mode, elles
donnent cependant des tendances intéressantes.


En fonction de la distance, les parts de marché du fer
croissent de manière presque linéaire (surtout entre 600 et 1
000 km). Les parts de marché deviennent assez significatives
à partir de 400 à 500 km : distances minimales nécessaires
pour rendre le rail attractif et compétitif. Sur 1 000
kilomètres, les parts de marché dépassent 30%,
malheureusement c’est la distance maximale qu’on peut
parcourir en national. Logiquement, l’attractivité devrait
être encore plus grande en international, le chemin de fer
n’est cependant pas plus performant car l’on se heurte à des
problèmes commerciaux ou encore techniques. Chaque réseau
joue sa partition même si, ici ou là, quelques coordinations
sont mises en place. L’absence d’opérateur unique
(comme pour la route) constitue un obstacle récurrent. S’y
ajoutent des difficultés techniques liées aux diversités
du matériel, des conditions d’utilisation du personnel,
à l’absence de plan de transport européen.
Le déclin du fer lié à la distance et à l’évolution de la
nature des marchandises est confirmé sur une vingtaine
d’année. Ainsi par exemple, pour les biens d’équipement et de
consommation manufacturés, la part du fer est passée de 20% à
7%. Le déclin est encore plus brutal pour les non ferreux
puisqu’ils passent de 40% à 5%. Pour les produits chimiques
autres que la chimie de base, le fer résiste un
peu.

Pour les engrais, la chute est catastrophique, elle
représente plus de 60% de parts de marchés en 1980 et
20% en 2000. La sophistication des produits, leur
multiplication, leur mode de production et de
distribution mettent progressivement le fer "hors
marché". L’exemple le plus frappant de l’adéquation de
l’offre ferroviaire par rapport à l’évolution structurelle de
la demande est sans doute celui des produits
alimentaires (18% en 1980 et 11% en 2000). Là aussi la gamme
des produits s’est notoirement enrichie et les flux
deviennent plus diffus. Les nouvelles contraintes de
stockage génèrent une tension des flux que le fer n’est pas
à même de satisfaire. Une seule catégorie de produits
résiste très bien, ce sont les produits agricoles. Ces
produits sont particulièrement aptes à la massification
(en prévision notamment du transport maritime), on peut
les transporter par fer sur d’assez grandes distances et le
mode de production ferroviaire est assez bien adapté.

La chute des minerais ferreux s’explique évidemment avec la
fermeture des mines françaises mais la part sur ces produits
(essentiellement importés) est assez importante. Les produits
combustibles sont à peu près dans la situation des produits
agricoles. Ils se prêtent à la massification, au transport
par rames ou trains complets et bénéficient de moyens
techniques rapides pour gérer les ruptures de charge. Ce
marché est cependant très attaqué par la route, surtout entre les
dépôts et les lieux finaux de livraison, mais pas
seulement.

Trois types de produits se tiennent très bien : les
produits métallurgiques ferreux, les matières premières
de l’industrie chimique et les produits chimiques de
base. En conclusion, à travers l’examen de la
pertinence technique et commerciale par marché, on peut
dire que le fer se positionne encore bien sur les minerais,
les combustibles, les matières premières brutes ou
légèrement transformées, c’est-à-dire sur des
marchandises pauvres qui se prêtent à la massification et, en
général, transportées sur d’assez grandes distances. Le fer
et la route ne sont plus réellement concurrents puisque
la majorité des flux routiers sont constitués de
produits agroalimentaires riches (30% des T-K de la route
en compte d’autrui), donc exigeants en matière de
qualité de transport, et de produits manufacturés (35%
des T-K), également à forte valeur ajoutée et tout aussi
exigeants en terme de demande de prestation transport.
On pourra objecter que le fer fait aussi plus de la moitié
des T-K sur les deux types de marchés cités mais ce sont en
général des produits nettement moins rémunérateurs que ceux
de la route. La vraie concurrence s’exerce à travers le
transport combiné. En fait, il ne s’agit pas d’une véritable
concurrence mais d’une complémentarité. Le marché est, en
effet, essentiellement détenu par la route qui le confie au
fer sous condition d’offrir une qualité et une compétitivité
semblables à celle du TRM. L’évolution structurelle des
échanges condamne le fer dans son mode de production
actuel. Le combiné, par contre, qui utilise les qualités
spécifiques des deux modes, est sans doute la seule
perspective de maintien d’un niveau de service ferroviaire
utile pour rationaliser l’utilisation des services de
transport et contribuer à un développement durable. Le
transport combiné a vu son volume doubler en 15 ans
alors que le transport ferroviaire autre a diminué, pendant
la même période, de 20 %. Cela suppose, comme déjà
indiqué : qualité, compétitivité mais aussi des distances
suffisantes (autour de 500 à 600 kilomètres) et des
possibilités de massification, donc des volumes suffisants.
On pourra taxer encore davantage la route, les transferts
modaux demeureront insignifiants. La seule conséquence sera
de reporter sur des pavillons étrangers ce qu’effectuait le
TRM français. Ce ne sont pas les prix trop bas de la route
qui nuisent au fer (ils nuisent surtout à la rentabilité du
TRM), c’est l’insuffisante qualité ferroviaire en général et
en particulier pour le marché le plus porteur, à savoir le
combiné.

Aujourd’hui, le rail fait en France environ 50 milliards de
T-K. Si l’on tient compte de la déformation de la structure
des échanges et du partage modal de 1980, le fer devrait
effectuer un trafic d’environ 100 milliards de T-K, soit le
double. Retrouver un tel niveau de trafic est possible à
terme d’ici une vingtaine d’années (la route fera alors plus
de 500 à 600 milliards de T-K) mais cela suppose une
politique très volontariste centrée sur la qualité, la
compétitivité et la recherche de complémentarité avec la
route. La concurrence railroute se réduit aujourd’hui à peu
de choses et sera encore moindre dans 20 ans. La concurrence
s’exercera surtout à l’intérieur du mode ferroviaire où
la venue d’opérateurs nouveaux pourraient impulser une
dynamique dont les sociétés ferroviaires classiques ont le
plus grand besoin.
Source : SES – Comptes Transports de la Nation – SNCF – BREC
Gaston BESSAY
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