Les Cahiers de l'Observatoire n°208, Septembre 2004
Perspectives des nouvelles technologies et croissance
L'analyse de l'évolution des technologies de l'information est intéressante à plus d'un titre. Certes, pour le transport public, ces productions représentent peu de potentiel mais ce type d'équipement a eu, dans la période récente, un impact très important sur la croissance globale, en particulier sur la reprise aux Etats-Unis. L'impact croisé des télécommunications et de l'informatique constitue l'un des facteurs explicatifs de l'inversion du cycle économique au plan mondial.
Quand on examine la courbe d'évolution des technologies de
l'information (TIC) aux Etats-Unis, on observe qu'elle est
relativement bien corrélée à celle de la croissance. C'est sans
doute cette explosion des TIC qui a permis d'enregistrer une
période aussi longue de fort développement outre-Atlantique puis, à
partir de 2003, une reprise aussi rigoureuse après une période de
crise relativement courte. Il faut cependant souligner que les
profits attendus dans ce domaine ont été notoirement sur-évalués.
De ce fait, les valeurs des TIC ont été à l'origine de l'éclatement
de la bulle boursière et de ses conséquences sur l'ensemble des
marchés financiers.
Une surévaluation boursière des TIC
Il est clair que les TIC ont joué un rôle non négligeable pour
améliorer la productivité et, au-delà, pour participer à la
compétitivité. La croissance qui en a résulté a donné l'illusion
que les technologies de l'information ouvraient la voie d'une
croissance désormais permanente, rendant obsolètes les variations
cycliques antérieures. Un engouement irraisonné a conduit à
financer de manière outrancière n'importe quelle TIC. La bourse a
favorisé une bulle spéculative considérable qui ne pouvait
qu'éclater un jour ou l'autre.
L'effet dévastateur des profits warnings
Aux premiers profits warnings, les valeurs technologiques ont
amorcé leur décrue. Par la suite, les mauvais résultats se
succédant, des pans entiers d'entreprises plus ou moins virtuelles
se sont écroulés. Toutes les valeurs et toutes les places
boursières ont été concernées. On ne peut éviter de faire le lien
entre les tendances économiques et l'évolution boursière, surtout
quand on examine la situation aux Etats-Unis. Beaucoup
d'entreprises sont en effet cotées aux Etats-Unis (beaucoup plus
qu'en Europe). Par ailleurs, les ménages américains tirent une
partie importante de leurs revenus des plus-values boursières.

Ne pas surestimer les TIC...
Pour avoir surestimé le rôle des TIC, les Etats-Unis vivent
aujourd'hui une crise de surinvestissement et de surendettement.
Les ménages, comme les entreprises, sont surendettés au point de
menacer le système bancaire (d'où l'attitude particulièrement
conciliante de la Banque fédérale américaine pour maintenir des
taux faibles). L'enjeu étant de sauver ce système financier en le
refinancant à meilleur coût par des taux d'intérêt relativement
bas.

Bien qu'importante, la croissance des TIC a été plus faible en
Europe. Pour autant, avec une ampleur moindre, la mode envers ces
technologies a également permis la constitution d'une bulle
financière.
... mais ne pas les sous-estimer
Après avoir surestimé le rôle des TIC, on a eu un peu tendance à
en diminuer l'impact, du fait essentiellement de la crise
boursière. Or, si la croissance repart aux Etats-Unis, cela est dû
en particulier à une plus forte augmentation de la productivité ;
productivité découlant notamment des investissements dans les
nouvelles technologies. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale
et jusque dans les années 80, la croissance de l'Europe a progressé
plus que celle des Etats-Unis. De 1950 à 1990, la France, par
exemple, a enregistré un taux supérieur de 0,5% à celui de
l'Amérique mais depuis 1990 la tendance s'est inversée. La France
et l'Europe sont désormais à la traîne et le niveau de vie européen
est environ inférieur de 25% à celui des américains. Si rien ne
change en 2010 on aura retrouvé l'écart de 1950 ! Au cours des dix
années passées, le PIB des pays de l'Euro a progressé de 25%,
contre 38% aux Etats-Unis. On pense, en général, que le potentiel
de croissance à long terme outre-Atlantique est le double de celui
de l'Europe, à savoir 3,6% pour les Etats-Unis et 1,8% pour
l'Europe en moyenne annuelle. Les raisons sont nombreuses
(fiscalité, marché du travail, recherche, investissements, gestion
des taux d'intérêts, gestion des taux de change, etc.) mais les TIC
ont pesé sur la reprise américaine.
Travail et technologie : les deux recettes
américaines
Tout ne peut évidemment pas être imputé aux TIC, mais deux
raisons fondamentales dominent, d'une part, l'Europe ne travaille
pas assez et, d'autre part, son outil de production est vieillot.
Concernant le travail, un salarié américain est occupé 1 800 heures
par an, soit 20% de plus qu'un français au régime de la RTT.
Certes, on pourra toujours objecter que la productivité apparente
est bonne en France mais c'est oublier que les français sont peu
nombreux à travailler et qu'ils travaillent peu de temps. Cela
fausse donc un peu les résultats. Par exemple, chez les juniors
(15-25 ans) et chez les séniors (55-64 ans) les catégories les
plus touchées par le chômage en France trois personnes sur cinq
ont un emploi aux Etats-Unis contre deux en France. La productivité
réelle (et non pas seulement apparente) doit beaucoup à ce très
important différentiel de productivité et au développement des
TIC.
Productivité
Sur la période 2000-2006, la productivité européenne devrait
augmenter moitié moins qu'aux Etats-Unis. Alors que les USA
recommencent à créer des emplois depuis 2004, l'Europe voit son
chômage augmenter. Certes, les deux courbes, productivité et
emploi, n'évoluent pas de manière exactement parallèle aux
Etats-Unis, la productivité ayant progressé beaucoup plus vite que
les emplois. Mais, compte tenu de l'endettement des entreprises et
de leurs mauvais résultats financiers, il a fallu d'abord restaurer
les marges, d'où des efforts importants de compétitivité.

La compétitivité restaurée, cela a permis de retrouver un cercle
vertueux permettant notamment de recréer massivement des emplois,
de redonner confiance aux investisseurs, aux ménages et aux
entreprises. L'investissement, comme la consommation, ont alors
porté la croissance. A l'inverse, en Europe, l'investissement ne
décolle pas, la compétitivité se dégrade, le chômage progresse et
la confiance des ménages, comme des entreprises, est ébranlée.
Inquiets par cette montée du chômage, les ménages hésitent à
consommer et la croissance s'en ressent.
D'après l'Insee, en 2000, un ménage sur quatre possédait un
ordinateur et un sur six accédait à Internet, 20% des internautes
achetaient sur le Net. Les principaux marchés concernent les
voyages, les transports, l'hôtellerie et les produits culturels.
Mais, depuis 2000, la progression est spectaculaire. En mai 2004,
le Credoc constatait que près d'un français sur quatre se rangeait
parmi les cyber consommateurs. La vente à distance a dépassé les 10
milliards d'euros en 2003.


Du fait des nouvelles performances et de la guerre des prix, le
matériel profitera aux utilisateurs ; sans doute davantage à
l'Europe, compte tenu de son niveau d'équipements informatiques
encore faible, surtout si l'euro parvient à se réapprécier par
rapport au dollar, ce qui rendrait les importations moins
coûteuses. On peut considérer qu'en général l'Europe accuse un
retard de l'ordre de 8 ans sur les Etats-Unis. L'Europe peut donc
constituer un réservoir de croissance pour les producteurs de TIC à
condition, bien entendu, que les revenus des entreprises et des
ménages le permettent.

Des freins possibles
Outre le ralentissement économique général en Europe, il faut
aussi prendre en compte les cycles de renouvellement du matériel
informatique. Le passage à l'an 2000 a favorisé des investissements
qui pourraient n'être pas tous remplacés très prochainement. Enfin
et peut-être surtout, après avoir surestimé la nouvelle économie,
on risque cette fois de la sous-évaluer, qu'il s'agisse des
investisseurs ou de ceux qui placent leur épargne en bourse, au
moment où les entreprises de production de TIC connaissent de
sérieuses difficultés financières (dans les télécommunications
comme dans l'informatique).

Le marché domestique représente en Europe et en particulier en
France, un potentiel important surtout avec la guerre des prix qui
s'annonce. On peut aussi penser que de nouveaux logiciels, plus
performants mais plus gourmands en mémoire, rendront obsolètes les
matériels plus anciens. Cette croissance dépendra aussi des
services télé-informatiques offerts. On a vu en effet dans la
période récente que certains services, notamment sur Internet,
relevaient davantage du gadget que du service proprement dit.
L'écroulement des valeurs technologiques est aussi de nature à
freiner le financement par la publicité dont le retour économique
était loin d'être toujours prouvé.


La brutalité de l'atterrissage américain n'avait pas été prévue
; beaucoup ont été surpris par les défaillances d'entreprises dans
les TIC. Aujourd'hui, les réactions risquent d'être excessives dans
le pessimisme comme elles l'étaient précédemment dans l'optimisme.
La nouvelle économie n'occupe pas, et loin s'en faut, la totalité
du champ économique. De nombreuses productions plus matérielles
demeurent. Il est vrai cependant que les TIC pénètrent de plus en
plus l'économie et qu'elles sont le support de nouvelles
productions ou de nouveaux services, qu'il s'agisse de satisfaire
les besoins des ménages ou des entreprises. Pour ces dernières, le
marché potentiel est encore important.

On ne peut tout attribuer aux TIC mais elles ont été le
révélateur d'une crise aux Etats-Unis, laquelle a, plus rapidement
que prévu, contaminé l'ensemble de l'économie mondiale. L'illusion
d'une nouvelle économie pouvant faire abstraction des cycles a
favorisé un endettement inconsidéré qu'il faut aujourd'hui payer.
La réaction des établissements financiers risque aussi d'être
excessive. Après avoir favorisé les prêts, les établissements
financiers vont sans doute se montrer trop sélectifs. Cela vaut
essentiellement aux Etats-Unis et au Japon où le système bancaire
est notoirement plus fragile qu'en Europe. Les TIC ne sont bien
entendu pas condamnées pour autant, mais elles vont connaître un
rythme de progression plus conforme aux besoins de l'économie et à
ses capacités de financement.

Après avoir recruté de nombreux adeptes, la religion de la
nouvelle économie risque de connaître de nombreuses défections
aussi bien chez les utilisateurs que chez les investisseurs. On ne
peut cependant attribuer entièrement le renversement de cycles aux
seules TIC et aux investissements inconsidérés. Les chocs
pétroliers ont également constitué un facteur explicatif essentiel.
Mais il serait maintenant bien peu pertinent de trop négliger ces
nouvelles technologies qui sont largement à l'origine de la reprise
américaine.

Source : BIPE Les Echos Brec Credoc - INSEE
Gaston BESSAY
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