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Les Cahiers de l'Observatoire n°207, Juillet - Août 2004

Les moins de 5 salariés et les plus de 250 : les plus fragilisées

On a parfois coutume de considérer que les très petites entreprises sont peu rentables à l’inverse des plus grandes nettement mieux gérées. L’analyse des résultats montre que cette approche est une peu simpliste. Bien au contraire, il semble, au vu des principaux ratios de gestion, que les PME sont notoirement plus performantes que les plus grandes sur le plan financier. La fragilité affecte en fait les extrêmes : le secteur artisanal et les plus de 250 salariés. Après un exercice 2003 déjà très dur, 2004 devrait constituer une année très difficile pour ces deux catégories avec un lot sub-stantiel de défaillances. Un facteur commun à cette fragilité : des niveaux de prix trop bas.


L'analyse de la performance des différentes tailles d'entreprises se fonde sur l'enquête annuelle d'entreprise réalisée par le SES (service économique du ministère). C'est une enquête représentative du TRM.

Cette enquête peut cependant comporter quelques biais, notamment en ce qui concerne la consolidation financière de certains grands groupes. Ici, ce sont les entreprises juridiquement déclarées qui constituent la source ; certaines entreprises, reprises dans les différentes catégories retenues, appartiennent en fait à des groupes et faussent un peu les résultats. Par contre, évidemment, les succursales ou les agences juridiquement non indépendantes sont reprises dans le groupe considéré comme une seule entreprise. Il s'agit bien entendu des entreprises françaises, c'est-à-dire celles qui sont déclarées en France. Certaines peuvent évidemment appartenir à des groupes étrangers mais on les considère dans les statistiques étudiées comme des entreprises du TRM français. Un autre biais considérable celui-là ­ concerne la nature de l'activité des entreprises : part respective du transport physique et des activités logistiques.

Une première segmentation grossière : les moins de 50 salariés et les plus de 50

En terme de volume d'activité, les entreprises de moins de 50 salariés effectuent un peu plus de la moitié du chiffre global mais la différence est plus nette en terme de valeur ajoutée. Cela signifie que, pour un même volume d'affaires, ces entreprises créent davantage de vraie croissance. La différence peut notamment provenir, pour cette catégorie, d'un recours plus important à la sous-traitance et surtout à une tarification plus basse. D'autres éléments pourraient être pris en compte comme les frais de personnel.

 

En fait, il y a une parfaite symétrie entre les effectifs et les coûts sociaux. Cette symétrie résulte surtout de l'harmonisation sociale entamée depuis presque une dizaine d'année. En outre, la pénurie de conducteurs a exercé une sorte de nivellement des revenus. Le TRM présente par ailleurs la particularité d'un taux de mobilité structurel relativement élevé par rapport aux autres secteurs économiques. Cela signifie que beaucoup de chauffeurs n'hésitent pas, pour différents motifs, à changer d'entreprise. Dès lors, cette mobilité tend aussi à favoriser un certain alignement des conditions sociales et, en particulier, des salaires (et charges). Parfois, on a tendance à considérer que les grandes entreprises offrent des revenus plus substantiels que les petites entreprises, du fait d'une meilleure implantation syndicale. Les chiffres montrent que cette apparence est fausse. Il faut ajouter que les tensions sur le marché du travail (difficulté à recruter des conducteurs) contraignent les employeurs à s'aligner sur les salaires moyens pratiqués. Par ailleurs, les petites entreprises sont, sans doute encore plus que d'autres, attachées à embaucher de bons conducteurs pour satisfaire la qualité qu'elles entendent offrir.

 

La grande différence entre les deux grands groupes étudiés apparaît au plan des résultats financiers. Les entreprises de moins de 50 salariés sont notoirement plus performantes que les plus grandes. De nombreux facteurs explicatifs permettent de comprendre cette différence, en particulier la plus grande flexibilité des petites entreprises, notoirement plus réactives aux évolutions du marché. Plus l'entreprise est grande et plus il est difficile de faire bouger l'organisation en fonction de la demande, d'où des coûts fixes qui plombent davantage les comptes. Au-delà d'une cinquantaine de salariés, la gestion dans le TRM devient plus complexe, moins transparente. Les contacts, tant avec les salariés qu'avec les clients, sont moins directs, l'entreprise se rigidifie et se "bureaucratise". Les temps de réaction deviennent plus longs et la flexibilité diminue d'autant. Ceci étant, il s'agit ici de catégories très agrégées et une analyse plus fine par taille d'entreprise permet de vérifier ces grandes tendances.

 

A noter aussi qu'en matière d'investissements, les petites entreprises concourent davantage à la formation brute de capital fixe. Cela découle surtout du fait que les entreprises de moins de 50 salariés ont, en moyenne, davantage de matériel roulant par salarié et que les plus grandes recourent davantage à la sous-traitance et à la production de services logistiques. Il conviendrait, bien entendu, de distinguer les différentes natures d'investissements, qui ne concernent pas tout le matériel roulant.

Le secteur artisanal

Il est difficile de comparer le secteur artisanal aux autres entreprises. Au total, le TRM compte environ 42 000 entreprises dont 32 000 de moins de 5 salariés. Les effectifs salariés avoisinent 400 000 auxquels il faut ajouter environ 26 000 non-salariés. Ces 32 000 entreprises réalisent de l'ordre de 15% du chiffre d'affaires global du transport de marchandises en compte d'autrui. On ne dispose pas de données comptables pour comparer ce secteur aux autres entreprises.

La grande différence des moins de 5 salariés réside dans la valeur du chiffre d'affaires par effectif. Alors que ce chiffre est à peu près homogène pour toutes les tranches, il est par contre inférieur d'au moins 30% pour le secteur artisanal. Pour la plupart, ces très petites entreprises effectuent surtout de la traction, assez souvent en sous-traitance, à des prix notoirement inférieurs à ceux des autres catégories. Là aussi on ne peut pas généraliser et des écarts autour de ces moyennes doivent être pris en considération.

A priori, on pourrait imaginer que les coûts sociaux soient nettement inférieurs à ceux des autres sociétés, en fait, il n'en est rien. Pour les salariés, le coût unitaire est équivalent à celui de la moyenne globale du secteur. Encore la preuve que le marché du travail déséquilibré joue partout dans le sens de l'harmonisation des coûts sociaux déjà signalée. Bien évidemment, ce sont surtout les charges de structure et les rémunérations des chefs d'entreprise qui sont différentes. Bon nombre d'artisans ne disposant que d'un véhicule ne parviennent pas à dégager une rémunération au moins égale à celui d'un salarié de plus grande entreprise. Rien d'étonnant à cela avec des prix de 20 à 30% plus bas, même si le niveau des coûts est inférieur.

Une segmentation plus fine du secteur artisanal

La catégorie moins de cinq salariés représente en fait des entreprises assez diversifiées, tant en terme de chiffre d'affaires, de résultats financiers ou encore de maîtrise commerciale ou de performance globale. Une première segmentation peut être opérée entre les entreprises ne possédant qu'un véhicule (le véritable artisanat) et les autres.

L'artisan, qui ne possède qu'un camion et qui travaille seul, le plus souvent, n'a pas la maîtrise de son fret. Il dépend rarement de donneurs d'ordre chargeurs mais de donneurs d'ordre soit transporteurs, soit commissionnaires. Pour l'artisan qui travaille seul, le niveau et la structure des coûts sont différents de ceux d'une société classique. L'écart peut aller jusqu'à 30%. D'une manière générale, l'artisan peut donc consentir des prix notoirement plus bas que ceux des entreprises en société ayant des salariés.

Un autre facteur est à prendre en considération, c'est le temps de travail. L'artisan n'est en effet soumis qu'aux règles relatives au temps de conduite et de repos. En moyenne, son temps de travail effectif est assez nettement supérieur à celui d'un conducteur salarié, d'où une plus grande compétitivité qui permet d'accepter des taux de fret sous-tarifés. Certains autres artisans possèdent deux ou trois véhicules dont un conduit par le chef d'entreprise lui-même. En outre, dans certains cas, l'épouse peut effectuer des tâches (administratives, commerciales, comptables) qui allègent les coûts de structure lorsqu'elle n'est pas déclarée comme salariée. Enfin, d'autres artisans fonctionnement comme des entreprises classiques et leurs coûts sont assez proches des sociétés utilisant plus de cinq salariés.

Une étude particulière des entreprises de moins de 5 salariés permettrait de mieux distinguer ce qui relève de l'artisanat (définition qui peut recouvrir des situations très différentes).

Une deuxième segmentation plus fine par taille

On a vu que les entreprises de 6 à 49 salariés sont à peu près équivalentes à celles de 50 et plus en ce qui concerne les principaux agrégats économiques (effectifs, chiffre d'affaires, valeur ajoutée, frais de personnel et investissements). A l'intérieur de ces deux strates très grossières, c'est la tranche 20 à 49 salariés qui domine le TRM.

Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, plus les entreprises sont petites et plus elles sont rentables. L'écart sur le ratio le plus significatif de la rentabilité, à savoir l'EBE sur la valeur ajoutée, varie de 10 points entre les entreprises de la tranche de 6 à 9 salariés et celles de la tranche de plus de 250 salariés. On n'a pas retenu ici les entreprises de 0 à 5 salariés pour lesquelles on ne dispose pas de données suffisamment complètes et suffisamment fiables.

 

Les effectifs les plus nombreux se situent dans la tranche 20 à 49. Les très grosses entreprises (plus de 250 salariés) ne représentent que 13% du secteur (c'est même moins que le nombre de salariés des entreprises artisanales). Le cœur de la profession est donc bien constitué de petites et moyennes entreprises. Globalement, la structure des effectifs est presque identique à celle du chiffre d'affaires. Cela confirme, s'il en était besoin, que le transport est essentiellement une industrie de main-d'œuvre. De ce point de vue, aucune tranche d'entreprises ne se montre plus performante que d'autres. Il s'agit évidemment de moyennes qui font abstraction de la nature d'activité. En affinant par marché, type de marchandises ou nature du matériel, on constaterait sans doute des écarts. En moyenne mensuelle (sur 11 mois), le chiffre d'affaires par salarié tourne autour de 8 500 euros (56 000 francs valeur 2000). Bien que les chiffres ne soient pas disponibles, cette moyenne devrait avoisiner 9 145 euros (60 000 francs) en 2004.

 

Il y a par ailleurs une exceptionnelle homogénéité en ce qui concerne le chiffre d'affaires par effectif. En réalité, il y a nécessairement des dispersions autour de ces moyennes de chiffres d'affaires par salarié mais ce n'est pas le facteur taille qui est déterminant, c'est davantage, la flexibilité, la qualité et le positionnement sur le marché.

Hormis pour l'artisanat, la variable taille d'entreprise influe très peu sur la performance globale. Cela ne signifie nullement qu'il y ait égalité des facteurs de cette performance ; plus les entreprises sont importantes et plus elles peuvent valoriser leur effet de réseau et donc attaquer des marchés de grandes tailles, d'autant que les chargeurs ont actuellement tendance à réduire leur portefeuille de prestataires transport et à éliminer les petites entreprises des appels d'offre. Mais, à l'inverse, les sociétés plus petites sont en général beaucoup plus réactives et plus proches des besoins de leurs clients. D'une certaine manière, on peut dire, schématiquement, que la qualité offerte par de petites entreprises rééquilibre le rapport de force créé par la puissance des réseaux. Dans les grandes sociétés, en effet, les produits services transports sont nécessairement plus standardisés et les organisations plus rigides. Le rapport concret à la clientèle est aussi plus distant.

Les ratios de performance sont plus éclairants que les chiffres en valeur absolue. Ainsi les frais de personnel sont plus élevés par rapport à la richesse produite (valeur ajoutée) dans les grandes entreprises. On note un écart de 10 points selon les tailles d'effectifs. Si les coûts de personnel par salarié sont finalement assez proches quelle que soit la taille de l'entreprise, il en va différemment quand on rapproche ces coûts de la valeur ajoutée. Cela signifie que plus l'entreprise est grande et moins on réalise de valeur ajoutée.

De fait, quand on examine le principal ratio de performance financière, à savoir l'EBE sur la valeur ajoutée, la différence est encore de 10 points entre les différentes tailles d'entreprise. Les plus petites sont notoirement plus performantes que les plus grosses. La situation étant particulièrement inquiétante pour celles comprises entre 100 et 249 salariés et les plus de 250 salariés. De tels résultats sont calculés sur une bonne année 2000 (l'année 2001 est trop chahutée pour constituer une année de référence avec un premier semestre type 2001 et un second type 2002).

Dès lors, avec un environnement très dégradé depuis 2002 qui cumule à la fois le tassement des activités, l'avilissement des prix et la hausse des coûts, il faut s'attendre à de graves difficultés financières pour les entreprises structurellement déjà fragilisées. Quant on recoupe ces chiffres avec ceux de la capacité financière, on constate fort logiquement que cette fragilité concerne particulièrement les entreprises de 0 à 5 salariés et, à l'autre extrémité, les plus grandes (les plus de 250 salariés, dont 30% ne remplissent pas les critères de capacité financière alors que la moyenne est de l'ordre de 25%). Les défaillances devraient être nombreuses dans ces deux catégories car, malheureusement, l'année 2004 sera encore mauvaise à tous les points de vue (petite croissance, hausse des coûts et des prix qui se tassent en francs constants).

Source : EAE - SES

Gaston BESSAY


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